par Carly Dollin

Les mots ne sont pas naïfs ; ils sont vivants,
vibrants, flamboyants tant par les sentiments de tristesse, de peur, d’échec ou
par les perceptions et émotions de joie, de victoire et de succès qu’ils
drainent. Les vocables portent en eux
des actions, des sensations, des
réminiscences et d’ardents souvenirs. Ils font ruminer des moments de
faiblesse, de sacrilège, de désarroi, de discorde, de sacrifice, de bravoure,
de force, d’harmonie. Ainsi, le terme emblématique « Vertières »
enfin noir sur blanc dans le dictionnaire français, rappelle, d’une part, des
évènements sanglants, cruels, barbares, malheureux et d’autre part, des merveilles,
des miracles et des épisodes jouissifs, réjouissants et jubilatoires.
Jeudi 7 mars 2019 ((rezonodwes.com))– A l’inspiration divine des génies de l’indépendance, la bataille de Vertières, la plus farouche qu’a engagée l’ancienne colonie la plus juteuse de la France, a couronné la plus grande révolution de l’histoire du monde civilisé.
Vertières est le souvenir le plus émouvant d’un miracle, d’un ultime combat, empreint d’une rare ingéniosité et d’une remarquable intelligence pour la mise en œuvre de plans d’actions et de stratégies efficaces visant à sortir du joug de l’esclavage, pour enfin savourer les délices de la paix, du sommeil, de la justice, de la quiétude d’esprit, de la liberté et de l’amour.
Le 18 novembre 1803, des héros, de braves hommes et femmes intrépides et courageux, fils et filles de Dieu, animés par une volonté surhumaine jusqu’à adopter l’arbitrage inimaginable entre la liberté et la perte spectaculaire de leurs vies, avaient décidé de dresser des schémas stratégiques pour défier l’ordre injuste, bestial et inhumain établi depuis plus de trois siècles par des « humains » qui les oppressaient, les maltraitaient, les ostracisaient et les exécutaient de manière avilissante sur des places publiques, en présence de leurs frères, leurs sœurs, des femmes et des enfants.
Avec leurs ongles, leurs bambous, leurs cornes, Jean Jacques Dessalines, Toussaint Louverture, Henry Christophe, Capois-La-Mort, ces intrépides héros de la fin du 18e et du début du 19e siècles, ont initié une démarche prodigieuse et ont vaincu avec brio une armée napoléonienne garnie, jusqu’aux dents, de bourreaux, d’assassins et de tortionnaires équipés de fusils, de guillotines, d’une forte artillerie et de munitions pour humilier, mutiler, amputer et décapiter à la moindre désobéissance et à la moindre erreur, des semblables, des frères, des sœurs, des êtres comme eux, pourvus des émotions de peur, de douleur, de souffrance et des besoins de se nourrir, se divertir, se soigner et s’aimer.
Les satisfactions de tels besoin se sont définitivement matérialisées suite à l’acte de Vertières qui représente aujourd’hui une noble institution et un symbole sacré qui rappellent des sacrifices titanesques consentis par des héros Haïtiens pour offrir la liberté et la paix après plus de trois siècles d’amertume, de pleurs et de douleur. L’apothéose de Vertières, ayant conduit à l’abolition de l’esclavage qui est un crime contre l’humanité, a également donné de la matière et de la consistance à la fameuse Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen rédigée à Paris en décembre 1948, soit 144 ans après la proclamation de l’indépendance d’Haïti.
Vertières a été mis sur la sellette, occulté par
d’anciens prédateurs qui ont économiquement et socialement égorgé la nouvelle
nation indépendante de 1804, en lui imposant une rançon arbitraire de 90 mille franc-or,
soit l’équivalent aujourd’hui de vingt-et-un milliards de dollars, pour la
reconnaissance de sa liberté, pourtant acquise la tête altière, au prix du
sang. Responsable de l’asthénie et de l’adynamie du seul pays pauvre de
l’hémisphère Nord jusqu’en 2019, cette injustice économique cinglante a mis
Haïti à genoux et continue d’alimenter le chaos dans ce pays résilient que
l’Hexagone assiste hypocritement dans son décollage et son développement
économique.
La geste miraculeuse du 18 novembre 1803 devait être panthéonisée
dans les musées des mémoires et des patrimoines mondiaux. Par les vertus de
justice, d’harmonie et de liberté qu’il prône, Vertières est un acte précurseur
à la création des nobles institutions nées au lendemain des guerres mondiales.
Vertières est un holocauste et un renoncement farouches à des ordres injustes
établis par des humains diaboliques, déviés des valeurs loyales, démocratiques
et méritocratiques.
A l’instar des gigantesques machines et des immenses
œuvres touristiques telles que la Statue de la liberté de New York, l’obélisque
de Washington, la Tour Eifel de l’Hexagone ou les Pyramides d’Egypte, Vertières
devait être une source d’entrées financières juteuses sur laquelle pourrait
capitaliser Haïti pour insuffler de l’énergie innovatrice et durable en
améliorant ses infrastructures sociales, économiques et culturelles. La vérité,
la visibilité et l’exposition méritées du phénomène Vertières auraient pu
mobiliser annuellement des centaines de milliers de touristes et générer également
des fonds faramineux via des produits dérivés. Un tel projet porteur, devant
être coordonné par l’Etat Haïtien de concert avec ses pays amis, aurait contribué
vigoureusement à la réalisation des constructions d’hôpitaux, d’écoles, d’universités,
de routes, de logements sociaux pour sortir Haïti de l’ornière du sous-développement
et de la pauvreté.
Une
magnanime victoire achevée, sous la perspicacité et la finesse de l’immortel
Dany Laferrière!
Des lettres, des musiques, des livres, des articles, des
assises, de nombreux évènements ont traversé la Mer Méditerranée pour attirer
l’attention de l’Hexagone sur les malheurs qui penchent sur son destin, son
image et son prestige de pays moderne qui bannit les crimes et les injustices
alors qu’elle continue d’ignorer l’importance de restituer les vingt-et-un
milliards de dollars arbitrairement soutirés d’Haïti. Christiane Taubira, Jean
Pierre Le Glaunec, Herve Edwy Plenel, Claude Ribbe, ils tiennent tous, allumé
et enflammé, le flambeau de la recherche de la justice et de la vérité en
contraignant les dirigeants de la France à entendre raison en réparant cette
nation qu’elle a sucée et pulvérisée pendant des siècles et en plus à laquelle
elle a imposé une rançon qui l’a rachitisée depuis plus de deux cents ans. L’Hexagone est assise sur son orgueil séculaire,
sur son insolence et son mépris jusqu’à même occulter dans les cursus de
l’histoire le côté sacré des miracles de la fin du 18e et du début
du 19e siècles.
En février dernier, une victoire singulière de changement
de paradigme et d’idéologie fait tache d’huile avec l’immortel académicien Haïtien
Dany Laferrière. Par ses convictions, ses verbes et sa forte personnalité, le prix
Médicis de 2009 a convaincu et persuadé ses pairs d’inscrire noir sur blanc le
terme Vertières dans le
dictionnaire français. Cette reconnaissance lance le signal d’une prise de
conscience de l’ancien bourreau qui veut définitivement dormir en paix en se
débarrassant de ses barbaries du passé.
La suite
consiste à réunir des intellectuels, des historiens et des spécialistes, des
deux nations versés, dans l’actuariat, pour estimer, évaluer et analyser les
coûts des calamités, des épreuves et des désastres causés par les anciens
prédateurs à travers leurs sauvageries qui avaient perduré dans l’ancienne
colonie. A l’issue de ces rencontres de résolution de conflit, qui permettront à
la France de sauver sa face devant le monde civilisé, un calendrier devra être établi
dans l’objectivité et la transparence pour mettre sur le tapis les plans de
réparations économiques, physiques et psychologiques et entamer le processus de
la restitution graduelle de la dette de l’indépendance ; geste qui mérite
d’être honoré par les humains de grands cœurs, les beaux esprits et les nations
justes et modernes.
Carly Dollin
carlydollin@gmail.com