par Jean Sobocoeur Chrispin
Au cours des deux années
du mandat du président Jovenel Moïse, le pays se réveille et se couche
quotidiennement dans d’immenses inquiétudes politiques, économiques et sociales.
Les pratiques de la mauvaise gouvernance du pouvoir a accentué la crise
sociétale et donc des mesures urgentes doivent être prises pour redresser la
barque.
Lundi 25 février 2019 ((rezonodwes.com))– Le 7 février 2019 marque le début d’un nouvel épisode dans la manifestation de la crise sociétale en Haïti. Le constat le plus frappant est que cette crise est en train de s’aggraver et qu’il devient plus urgent de prendre des mesures pour la juguler et prévenir sa résurgence dans le futur. Elle résulte de la conjonction d’un ensemble de facteurs parmi lesquels prédominent les mauvais choix de politiques publiques (notamment, économiques et sociales) et la contre-performance de tous les appareils de l’Etat caractérisés par le déni de l’intérêt collectif et l’absence cruelle du sens de service public. Au-delà de l’absence d’un vrai dialogue national inclusif, au moins six problèmes fondamentaux gangrènent la société et l’économie d’Haïti : l’accélération du déficit budgétaire, la dépréciation de la gourde face au dollar, la montée de l’inflation, le chômage massif des jeunes, l’inégalité sociale inquiétante et la corruption contagieuse. Sans prétendre à l’exhaustivité, le présent texte a pour objectif principal de proposer des mesures urgentes pour adresser les problèmes susmentionnés.
I-Mesures visant la réduction du déficit budgétaire
Il existe trois façons
de réduire effectivement le déficit budgétaire.
Assez directe, la première
façon est de comprimer les sorties de fonds en éliminant toutes les dépenses
non-essentielles. Il y a lieu, dans cette logique, de réduire trois-quarts des
avantages attribués aux haut-gradés des trois pouvoirs de l’Etat : baisse
drastique des salaires mirobolants et des privilèges devenus indécents dans un
pays aussi pauvre qu’Haïti et dans le contexte actuel de raréfaction de
ressources publiques. De même, il faut appliquer effectivement et de manière
transparente les mesures qui concernent l’interdiction d’achat et de location
de véhicules ainsi que l’interdiction des subventions en faveur des
parlementaires, des proches du pouvoir et des particuliers.
Pour s’assurer de dépenser
uniquement les ressources qu’il possède et éviter de recourir au financement monétaire
de la BRH, le pouvoir en place doit appliquer de façon claire et nette le cash
management mais aussi le cash monitoring de manière à donner priorité aux dépenses
les plus urgentes parmi les dépenses essentielles.
Un peu indirecte,
la deuxième façon de réduire le déficit budgétaire (laquelle doit être combinée
à la première) est de lutter contre les manques à gagner de l’Etat. Il faut
alors s’assurer de la façon la plus transparente possible que les franchises douanières
visées dans les mesures d’urgence sont effectivement éliminées, et ceci pendant
tout le reste de l’année fiscale avec possibilité de prolongation. En outre, il
faut combattre rudement la contrebande en renforçant les effectifs de policiers
et d’agents douaniers dans les postes de contrôle douanier existants et en
augmentant le nombre de postes de contrôle dans tous les principaux points de
passage sur la frontière haïtiano-dominicaine.
Il est aussi
urgent d’exiger des organismes autonomes de l’Etat (OAVCT, ONA, APN, AAN, etc.)
une augmentation substantielle de leur apport en ressources dans le budget de
la République quitte à réaliser courageusement des réformes sérieuses au sein
de ces organismes au lieu de les laisser dans une situation d’assujettissement
aux intérêts gloutons et mesquins de certains groupes d’intérêt avides
d’enrichissement illicite.
Assez indirecte,
la troisième façon de réduire le déficit budgétaire (laquelle doit être associée
à la deuxième) est d’améliorer substantiellement la capacité de perception des
organismes de collecte des ressources publiques (AGD et DGI) en leur accordant
les moyens humains, matériels, technologiques et financiers adéquats et en
s’assurant que ces moyens sont utilisés de manière optimale grâce à des évaluations
régulières et la reddition des comptes. Le pouvoir en place ne doit pas laisser
ces organismes de perception entre les mains de groupes d’intérêt très
puissants, il doit prendre en mains leur plein contrôle afin de pouvoir réaliser
de manière lisible et effective des réformes fructueuses, avec le support de
l’International.
II-Mesures de lutte contre la dépréciation de la
gourde
Une trop grande quantité
de gourdes en circulation par rapport à la quantité de dollars en circulation
fait baisser la valeur de la gourde par rapport au dollar. Pour résoudre le problème,
il faut, soit réduire la quantité de gourdes en circulation, soit faire
augmenter la quantité de dollars en circulation. Compte tenu de ce raisonnement
théorique et de la situation qui prévaut en Haïti, il existe au moins quatre
mesures à prendre pour enrayer la décote de la gourde.
La première est
une politique d’open market bien définie : injecter des dollars pour
absorber une partie de la quantité de gourdes en circulation tout en s’assurant
que ces dollars injectés sont utilisés à bon escient et en renforçant au préalable
la supervision des institutions financières (banques, maisons de change,
maisons de transfert, etc.) afin de prévenir les éventuels comportements spéculatifs.
En deuxième lieu,
il s’agit de veiller à ce que le taux de référence publié par la BRH soit
effectivement suivi et respecté par les différents opérateurs sur le marché,
sous peine de lourdes sanctions contre les opérateurs fautifs ou récalcitrants.
En troisième lieu,
pour redonner confiance aux agents économiques dans la monnaie nationale, la
BRH doit développer des instruments de protection contre le risque de change.
Dans la même logique de ses « bons éponymes », elle pourra par
exemple introduire sur le marché de nouvelles obligations dont la valeur
nominale de l’unité est de 10 000 HTG afin de permettre à un plus grand
nombre d’agents d’avoir accès à ces produits d’épargne obligataire, ce qui réduira
la masse de gourdes en circulation et pourra améliorer la valeur de la monnaie
nationale par rapport au dollar.
En dernier lieu et
de manière consistante, il faut, sur le moyen et le long termes, faire
augmenter la quantité de dollars en circulation en favorisant l’arrivée massive
de touristes dans le pays et la hausse des exportations de biens produits en Haïti.
III-Mesures de lutte contre l’inflation
En plus d’être causée
par une trop grande quantité de gourdes en circulation, l’inflation peut résulter
aussi, soit d’un excès de la demande par rapport à l’offre disponible, soit d’une
hausse des coûts de production et/ou du prix de revient des biens. Au moins
quatre mesures doivent être envisagées pour combattre ce fléau.
Primo, le pouvoir
en place via le ministère du commerce et de l’industrie (MCI) doit s’assurer
que la marge de profit brut est bien plafonnée par unité ou catégorie de
produits et que tous les commerçants respectent le niveau maximum de marge
bénéficiaire déterminé par la loi pour les différentes unités ou catégories de
produits. Il faut déployer des inspecteurs et enquêteurs à cet effet et prendre
des sanctions contre les commerçants fautifs ou récalcitrants sur la base de
rapports contre-vérifiés par la structure coiffant ces inspecteurs et
enquêteurs.
Secundo, il faut
baisser de manière ciblée et pour une durée bien déterminée les tarifs
douaniers et faire baisser ainsi le prix de revient des biens pour les
importateurs qui s’engagent de manière formelle et crédible, dans le cadre d’un
accord signé avec l’Etat, à baisser le prix des produits de première nécessité.
Il faut veiller à ce que cette mesure n’entraîne pas un manque à gagner trop
important pour l’Etat. Elle doit être bien chiffrée et bien évaluée avant
d’être mise en œuvre. Le pouvoir en place, via le MCI, doit mettre en place un
mécanisme de suivi et de contrôle afin de s’assurer du respect des engagements
formels pris par les importateurs concernés.
Tertio, l’Etat
doit éviter de privilégier les intérêts de certains groupes économiques privés
au détriment de l’intérêt collectif, il doit mettre fin à des monopoles ou
oligopoles dans le commerce, les énergies et les télécommunications en promouvant
la concurrence en vue d’aboutir à une désinflation dans l’économie nationale.
En fin de compte
et de manière consistante, il faut sur le moyen et long termes promouvoir la
production nationale en facilitant l’accès au crédit via la BNC et d’autres mécanismes
de financement (fonds de garantie, partenariats avec des banques de
développement, etc.) pour des substitutions à l’importation dans plusieurs filières
de production telles que les œufs, les fruits, les légumes, les denrées et
vivres alimentaires, etc. En luttant contre la contrebande, responsable d’une
concurrence déloyale sur le marché et en favorisant la libre compétition entre
producteurs locaux, l’offre nationale de biens locaux augmentera et fera
baisser le rythme d’accélération des prix.
IV-Mesures de lutte contre le chômage massif des
jeunes
Les mesures à
privilégier ici comprennent :
- La réalisation de travaux
à haute intensité de main d’œuvre : par exemple, des travaux
d’assainissement et de nettoyage des rues s’inscrivant dans le cadre d’un
programme national de promotion du civisme environnemental et de campagnes de
sensibilisation au respect de l’environnement. Dans cette même logique, il y a
lieu de décréter par exemple chaque samedi « journée nationale
d’assainissement et de nettoyage » et d’encourager les citoyens à
s’organiser en groupes communautaires pour réaliser des travaux d’assainissement
et de nettoyage. - La formation de courte
durée en faveur des jeunes (universitaires, professionnels) et leur affectation
au niveau des postes de contrôle douanier dans tous les principaux points de
passage sur les côtes haïtiennes et en particulier sur la frontière
haïtiano-dominicaine. Cette mesure doit s’inscrire dans le cadre de la lutte
contre la contrebande et le renforcement de l’AGD. - L’amélioration de
l’environnement des affaires pour encourager la création de nouvelles
entreprises en réduisant de manière spectaculaire le nombre de jours et les
coûts nécessaires pour enregistrer une entreprise, en révisant le code des
investissements afin de mieux favoriser le développement de l’agriculture, des
industries de transformation, de l’énergie, des technologies et du tourisme par
l’octroi à ces secteurs économiques de certains avantages mieux ciblés. Il faut
encourager et attirer des investissements nationaux et étrangers dans ces
secteurs en vue de générer des emplois bien rémunérés en faveur des jeunes qualifiés/bien
formés. - Le reformatage et la réorientation
des programmes de crédit en cours, au niveau du MCI, de manière à s’assurer que
les modalités d’octroi de crédit privilégient à la fois la production
nationale, la créativité et la coopération entrepreneuriale des jeunes. Il faut
donc rompre avec le pullulement de micro-entreprises individuelles et
encourager les jeunes entrepreneurs à s’associer, à coopérer, à mutualiser leurs
ressources pour créer des petites et moyennes entreprises (PME) innovantes et génératrices
de multiples emplois. Le MCI doit associer le FDI et d’autres mécanismes institutionnels
de financement à cette démarche. - La facilitation et l’accompagnement
de la création de beaucoup plus de zones franches agricoles et industrielles
dans le pays en vue de créer des emplois massifs plus généralement au bénéfice
des gens qui sont aujourd’hui peu qualifiés.
V-Mesures de lutte contre
la faim et l’inégalité sociale
Ces
mesures consistent prioritairement en des initiatives d’apaisement social
incluant :
- La
multiplication des restaurants communautaires dans les quartiers vulnérables
tout en assurant le suivi et le contrôle de qualité du fonctionnement effectif
de ces restaurants, - Les
transferts sociaux sous forme de cash ou de chèque en faveur des mères de
familles nécessiteuses avec une préférence marquée pour les familles
monoparentales.
Elles
consistent aussi en des mesures plutôt structurelles comme par exemple :
- La
démocratisation de l’accès à l’éducation dans les quartiers vulnérables en y
augmentant le nombre d’écoles publiques (écoles nationales, lycées et écoles
professionnelles), - La
finalisation de la modernisation de l’hôpital général et des autres centres
hospitaliers du pays en leur accordant tous les moyens humains, matériels,
technologiques et financiers nécessaires à leur bon fonctionnement et en
assurant une gestion transparente, responsable, rigoureuse et efficiente de ces
organismes de santé.
VI-Mesures de lutte
contre la corruption
Le
pouvoir en place doit :
- Donner à la cour des
comptes tous les moyens nécessaires pour préparer le rapport définitif sur le
dossier PetroCaribe sans interférer ou chercher à influencer les résultats du
rapport. - Initier des démarches
pour porter les firmes d’exécution et/ou de supervision à finaliser l’exécution
des contrats non-honorés ou restituer les fonds dilapidés. - Donner aux institutions
haïtiennes de la promotion de la bonne gouvernance (UCREF, ULCC, IGF, etc.)
tous les moyens requis pour enquêter et investiguer sur les faits supposés
et/ou avérés de corruption et de blanchiment des avoirs au niveau de l’Administration
publique et du secteur privé. - Donner à la justice les
moyens nécessaires pour organiser en toute indépendance le procès PetroCaribe.
Quid du dialogue national inclusif
Il va de soi
qu’aujourd’hui un vrai dialogue inclusif inter-haïtien s’impose en toute
urgence pour régler et prévenir les conflits politiques et socio-économiques
qui ont porté sur les fonts baptismaux les six problèmes fondamentaux précités.
Les protagonistes et différents acteurs sociaux concernés (pouvoir en place et
alliés, opposition plurielle, groupes d’intérêt, organisations de la société
civile, etc.) doivent jouer franc jeu et chercher à découvrir ensemble
intelligemment des arrangements institutionnels de nature inclusive à travers
lesquels la poursuite de leurs intérêts particuliers doit absolument converger
vers la satisfaction de l’intérêt général. Il s’agit en priorité de trouver un
consensus national pour garantir de manière permanente la stabilité
sociopolitique et rendre crédible et effective l’inclusion économique et
sociale en Haïti.
Dans la foulée, le
pouvoir en place doit lancer formellement (correspondance à l’appui) et
solennellement, non sur fonds d’accusations de toutes sortes, une invitation sincère
à tous les acteurs de l’opposition modérée et radicale, de la société civile et
différents groupes d’intérêt à la table des négociations sociopolitiques et économiques
sans écarter la prise en compte de toutes les options possibles en vue de
trouver une entente nationale pour le bien du plus grand nombre. Cela exige du
pouvoir en place de faire preuve d’un leadership transformationnel partagé, de prendre
en compte les revendications socioéconomiques des masses populaires et de
responsabiliser les élites (sociale, politique, économique et intellectuelle)
du pays afin de sortir, une fois pour toutes, de cette crise sociétale, de
cesser d’être la risée du reste du monde, mais, au contraire de pouvoir occuper,
dans un avenir proche, une place prestigieuse dans le concert des nations.
Jean Sobocoeur Chrispin
Professeur à l’université, socioéconomiste
wilancoeur@yahoo.fr, jschrispin@gmail.com