par Annexile Jimitry 

Dimanche 9 décembre 2018 ((rezonodwes.com))– Quand le président d’un pays privilégie la politique du ventre, la coopération Nord/Sud l’intéresse moins lorsqu’elle a pour objet  les « choses symboliques »  ayant pour but la restauration de la dignité de son peuple. Ce je-m’en-foutisme est relayé et encouragé par les journalistes, experts et les intellectuels médiatiques les plus suivis de ce pays.

Aujourd’hui, le débat sur la coopération internationale haïtienne est prisonnier d’une logique de choix entre le Taïwan et la Chine pour les opportunistes, les États-Unis et la Russie pour les fanatiques les plus farouches du bolchévisme. Aucune autre option ne semble être possible pour ces beaux parleurs. Si l’on prend le soin de suivre les échanges entre les protagonistes, ce conditionnement aurait pris le dessus sur la capacité  de la diplomatie haïtienne à transcender cette bipolarité et à inventer une voie authentique. Par conséquent, l’on assiste à une banalisation des processus qui devraient amener à des décisions rationnelles s’inspirant du passé, du présent pour mieux orienter notre avenir. Encore assistons-nous à des prises de position au gré des circonstances moins qu’à la faveur de ce que l’on se fixe pour nous-même. 

Plusieurs éléments nous amènent à une conclusion désespérante sur l’avenir de la coopération internationale haïtienne et sur les intérêts qu’elle prétend défendre jusque-là. Si l’on se réfère aux voyages diplomatiques du président Jovenel Moïse, tout porte à croire à une impossibilité de garantir une coopération internationale basant sur l’équilibre et le respect des Haïtiens. Cela se manifeste, lors de ses prises de parole, par deux attitudes : d’une part,son désir de respecter les conditionnalités non négociées ou mal négociées relatives aux promesses et dons des « pays bienfaiteurs » ; d’autre part, par sa défense des causes renforçant la position de faiblesse du pays sur l’échiquier international, en contrepartie. Ce comportement fait montre d’un amateurisme insoluble devant être considéré avant toute décision qui engage le pays.

Le 11 décembre 2017, lors de son passage à Paris à l’occasion du « OnePlanet Summit » sur le climat, le président haïtien a félicité le président Français, Emmanuel Macron, pour son «leadership et son engagement profond pour la tenue du sommet sur le financement de l’action climatique ». Au-delà de ce lapsus révélateur d’une attente financière du président haïtien, les principaux objectifs de ce sommet insistaient moins sur le financement de « l’action climatique » que sur la réorientation des flux financiers publics et privés nationaux et internationaux vers une « économie verte ». Lesquels objectifs cadrent avec le principe dit des responsabilités communes mais différentiées (PRCMD) qui engage moralement les pays dits développés à l’égard de ceux dits en développement, en leur fournissant des appuis techniques et financiers pour réparer leurs dégâts, disent-ils. 

Si ce principe est considéré comme incontournable pour certains chefs d’Etat au point qu’ils en font le point de départ de leur politique environnementale nationale, il ne l’est pas pour ceux qui détiennent les capitaux internationaux. C’est l’exemple des Etats-Unis qui renoncent unilatéralement à son engagement pris lors de l’Accord de Paris en 2015 sur le climat, deux ans plus tard. Ce scénario nous indique, entre autres, deux choses dans les relations entre les pays : l’insincérité des signataires des accords internationaux et la bassesse de certains dirigeants devant exiger le respect de ces engagements. Il me semble que Jovenel Moïse, à l’image de la plupart des dirigeants africains,intériorise ce sentiment d’impuissance qui lui aurait empêché de défendre les causes pour lesquelles il a été élu : la dignité des Haïtiens à l’intérieur et à l’extérieur du pays.

Au cours de cette même visite, le président haïtien avait pris le soin d’exposer ses préoccupations à son homologue, dans le cadre de la présidence tournante de la CARICOM qu’il tiendrait quelques semaines plus tard, à travers certains propos révélateurs du comportement d’Haïti devant ses vis-à-vis, et ceci depuis des lustres. Il s’est exprimé en ces termes : « (…) nous sommes en train de travailler pour que le français comme nous l’avons si bien dit, qui est notre langue officielle soit en fait une langue, la langue de la CARICOM aussi. Et nous sommes en train de travailler aussi pour que nos frères de la Guadeloupe et de la Martinique puissent participer dans ce processus, dans ce mouvement de la CARICOM »[1]. Alors qu’en Guyane et en Guadeloupe, les résidents haïtiens constituent un prétexte pour certains « autochtones » épousant les idéaux d’extrême droite voyant ces compatriotes comme des menaces pour leur sécurité sociale et économique.

Ce faisant, ils subissent toutes sortes de discrimination et sont insultés quotidiennement à en croire les témoignages de ceux qui ont transité par ces territoires d’outre-mer pour venir en France métropolitaine. Encore une fois, les priorités des Haïtiens vivant sur ces territoires passent au second plan au profit d’une politique internationale de « give togive » désavantageux promue par les dirigeants internationaux et endossée par le président haïtien, en donnant en retour tout ce qui pourrait consolider l’intérêt de son peuple. Du point de vue linguistique, la langue française qui est une langue officielle moins que nationale trouve par là une occasion pour renforcer sa position déjà dominante dans la société haïtienne et dans le monde au détriment du créole parlé par tous les haïtiens. D’ailleurs, elle constitue une ligne de séparation entre  la majorité qui ne la maîtrise pas et la minorité lettrée jouissant, à cet égard, d’avantages et de privilèges de certaines administrations privées et publiques.   

Alors, peut-on s’étonner de l’absence de Jovenel Moïse et ses gouvernements, des médias nationaux et des intellectuels médiatiques[2]haïtiens dans les débats sur la restitution des biens culturels spoliés des anciennes colonies françaises ? Ben non !  Semble-t-il qu’une bonne partie de ces élites se confortent de cette piètre figure dont fait montre la diplomatie haïtienne dans le monde et de son absence dans les débats sur le renouvellement des rapports inter-pays. En réalité, la posture de ces élites dirigeantes ne se soucie guère des vestiges rappelant les marques indélébiles du passé colonial.Dans les rares circonstances, elles ne les considèrent que dans leur dimension folklorique ou lorsqu’elles veulent montrer aux visiteurs étrangers que nous aussi « nou gen MUPANAH ». Dissimulé dans une forteresse où seuls les nantis puissent y accéder, le Musé du panthéon national haïtien reste dépouillé d’une partie de ses objets culturels. Mais, « est-ce que ça dérange ? », pour reprendre la célèbre formule de l’ancien président provisoire, Jocelerme Privert. En revanche, le Musée du quai Branly[3] dans lequels ont exposés certains de ces objets trouve sa lettre de noblesse d’une grande partie des élites haïtiennes de visite à Paris, à l’instar de la tour Eiffel.

Ce silence complice des élites dirigeantes, parait-il, peut se mesurer à l’aune de la posture habituelle qu’elles adoptent face à leurs interlocuteurs internationaux. Car, en réalité, le débat sur la restitution des biens culturels spoliés des peuples « autochtones » prenant chair, suite à la demande  adressée à la France par le Président béninois, Patrice Talon[4], et qui adonné lieu à un rapport[5] répond à une demande globale : « (…) La restitution, la circulation et le partage des biens culturels [qui] sont désormais pour le Bénin un moyen de lutte contre la pauvreté, un facteur de création d’emplois et de richesses, un outil de développement socio-économique (…). Le Bénin compte avec la circulation de ses biens culturels, réhabiliter et offrir au monde l’épopée de ses rois, de ses amazones, les vestiges du plus grand port de l’histoire de l’esclavage ainsi que la richesse des arts et des cultures de son patrimoine Vodoun (…) »[6]. Vue par Felwin Sarr et Bénédique Savoy, cette requête est une remise en question inédite des « relations » [7] entre les peuples dans le passé, en ouvrant un dialogue sincère autour du devenir commun du monde présent. Encore s’agit-il d’une possibilité de rouvrir le débat sur l’Universel que l’on impose aux anciennes colonies à travers les modèles socio-économiques et politiques fomentés par les institutions internationales(FMI, BM, OMC, etc.). Car l’« universel qui se respecte, est un universel pluriel qui prend en compte la pluralité des options (…) »[8],c’est-à-dire ce que chacun trace comme voie de son épanouissement sans nécessairement être vu comme une menace pour les autres.  

En raison du signe de distinction sociale[9] qu’ils procurent aux élites haïtiennes qui n’ont aucun souci de Visa de tourisme et de billet aller-retour Port-au-Prince/Paris, les objets culturels haïtiens logés à la même enseigne que ceux africains réclamés[10], n’ont qu’à attendre davantage. Cette attitude est symptomatique du je-m’en-foutisme qui est à l’œuvre dans la société haïtienne depuis des lustres. Et cela semble être loin de l’éveil africain voulant réconcilier l’Afrique et les Afro-descendant(e)s à leur passé précolonial pour mieux construire leur avenir. C’est-à-dire, la posture des élites haïtiennes semble s’abstenir de cette nouvelle philosophie qui est celle de l’autodétermination par la culture ancestrale. Alors que,comme le signale le rapport de Felwine et Bénédique, « ces objets culturels,bien que situés sont l’expression du génie humain et une tradition matérielle de créativité »[11], lesquelles dimensions manquant aux décisions socio-politiques et économiques prises par les élites dirigeantes haïtiennes depuis 1806. Se contentent-elles donc des masques de fer, des chaines,muselières, de l’arsenal de supplices, etc. ornant la salle du MUPANAH et autres tandis que l’essentiel des savoir-faire des premiers et des derniers Haïtiens[12] de l’Ile se trouve ailleurs[13]? Dans leur contemplation, les élites haïtiennes brillent parfaitement par leur absence dans les débats sur la restitution des « biens culturels spoliés » des peuples anciennement colonisés notamment par la France.        

Annexile Jimitry
Le GbètoSociologue et  Ambassadeur pour la défense des patrimoinesancestraux africains


[1] Radio Télé Ginen, Le président Jovenel Moïse a rencontré son homologue français, Emmanuel Macron, vidéo disponible surhttps://www.youtube.com/watch?v=Qh8L8vLkh6I

[2] J’emprunte ce terme à la sociologue Gisèle Sapero, pour désigner les  intellectuels qui envahissent l’espace public notamment pour s’exprimer sur les tous les sujets sociétaux. L’une de leurs principales caractéristiques, « c’est précisément qu’ils sont capables de parler de tout sans être spécialistes de rien ». Le Monde, L’inquiétante dérive des intellectuels médiatiques, https://www.lemonde.fr/idees/article/2016/01/16/la-revolte-des-clercs-contre-les-demunis_4848388_3232.html

[3]
Haïti au cœur du musée du quai Branly tout ce weekend. Disponible sur https://culturebox.francetvinfo.fr/livres/evenements/haiti-au-coeur-du-musee-du-quai-branly-tout-ce-week-end-75293.
On peut consulter également, Une collection Pérenne entre le Musée du quai
Branly-Jacques Chirac et le MuCEM disponible sur
http://www.quaibranly.fr/fr/collections/vie-des-collections/prets-et-partenariats/le-mucem/

[4] Le 26 août 2016, le président béninois a adressé formellement une requête aux autorités françaises. Celle-ci a été renouvelée lors de la Conférence internationale sur la circulation des biens culturels et patrimoine en partage tenu au siège de l’UNESCO à Paris.

[5] Felwine Sarr et Bénédique Savoy, Rapport sur la restitution du patrimoine culturel africain. Vers une nouvelle éthique relationnelle, novembre 2018. Les auteurs ont été nommés par le président français Emmanuel Macron et leur mission consistait à « étudier la question des restitutions, temporaires ou définitives, du patrimoine africain aux pays d’origine ». Le monde, Restitution du patrimoine africain :« Nous sommes face à un défi historique », disponible surhttps://www.lemonde.fr/afrique/article/2018/03/22/restitution-du-patrimoine-africain-nous-sommes-face-a-un-defi-historique_5274971_3212.html

[6] Bénin WebTV, Paris: l’intégralité de
l’allocution du Président Patrice Talon à l’Unesco, https://beninwebtv.com/2018/06/paris-lintegralite-de-lallocution-du-president-patrice-talon-a-lunesco/

[7]Felwine
Sarr  et Bénédique Savoy, op. cit., p.32.

[8]
Felwine Sarr, «La restitution des œuvres africaines n’est  pas un geste du prince», interview accordée  à TV5 monde, disponible sur
https://www.lemonde.fr/afrique/video/2018/11/26/felwine-sarr-la-restitution-des-uvres-africaines-n-est-pas-un-geste-du-prince_5388879_3212.html

[9] Dimitri Béchaq, 2010, Pratiques migratoires entre Haïti et le France. Des élites d’Hier aux diasporas d’aujourd’hui, Thèse de doctorat soutenue à l’Ecole des hautes études en sciences sociales. On peut également consulter l’article de Rodriguez Régine, Pierre Bourdieu et Alain Darbel, L’Amour de l’Art : les musées et leur public, Paris, Éditions de Minuit, 1966. In: L’Homme et la société, N. 3, 1967. pp. 220-222, disponiblehttp://www.persee.fr/doc/homso_0018-4306_1967_num_3_1_1014

[10] Dans les heures ayant  suivi le rapport,Emmanuel Macron a annoncé la restitution de 26 œuvres réclamées par le Bénin. Certains pays européens ont déjà manifesté la volonté de coopérer en ce sens alors que les pays comme la Côte d’Ivoire, le Sénégal et certains pays du Maghreb annoncent leur intention de déposer leur demande.

[11]
Felwine Sarr et Bénédique Savoy, op. cit.,
p.33.

[12] A la suite de Jean Casimir (2009),  j’entends par les premiers  Haïtiens, les Amérindiens et les derniers,les captifs ayant fait la révolution haïtienne et dont les descendants continuent le peuplement d’Haïti jusqu’à aujourd’hui. Jean Casimir, Jean Casimir, Haïti et ses élites.L’interminable dialogue de sourds, Editions de l’université d’Etat d’Haïti,2009.

[13] «L’autrecollection d’une centaine d’objets a trait aux cultures contemporaines d’Haïti et se rapporte essentiellement au vodou. Les deux ensembles les plus importants sont ceux rapportés par Michel Leiris (une vingtaine d’objets en 1949) et par Kurt Fischer (64 objets entre 1949 et 1950). Il s’agit de divers objets rituelsen fer forgé, de paquets magico-religieux, d’instruments de musique comme des tambours, mais aussid’objets de la vie quotidienne en vannerie ou céramique, ou encore de quelques tableaux. », Extrait du document intitulé : HAÏTI AU CŒUR DU MUSEE DU QUAI BRANLY, annonçant  la couleur de l’évènement du samedi 07 janvier au dimanche 08 janvier 2012, disponible sur http://www.collectif-haiti.fr/data/file/mqb-cp-week-end.pdf.