Le Développement d’Haïti est Possible : Nous devons faire la politique autrement !
Essai de Philosophie Politique
Par Raphaël Paul Gustave Magloire
Lundi 1er février 2021 ((rezonodwes.com))–
Tome I
(Mise à jour, 27 janvier 2021)
Chapitre 2- Suite 2 : Pourquoi la réalisation de ces projets a pris tant de temps ?
Des jeunes du quartier
Pendant que j’étais engagé dans les activités artistiques, je suis entré à École Normale Supérieure (ENS) qui était logée à Babiole à l’époque, dans le local qu’occupe aujourd’hui l’Académie Nationale Consulaire et Diplomatique, (ANDC). J’ai enseigné par la suite à cette université pour un temps. Avant l’École Normale, j’avais déjà pris un diplôme de comptabilité de l’École de Commerce Maurice Laroche. Juste un petit temps après ça, j’avais initié un parcours en affaire. Étant un croyant jusqu’à la superstition, j’avais dès le début de ce parcours des succès extraordinaires que j’assimilais à des miracles. C’est comme quoi, Dieu n’avait rien d’autre dans son agenda que de s’occuper de moi. En réalité, j’étais très honnête dans tout ce que je faisais, malgré qu’à vue d’œil la corruption était déjà la chose la mieux partagée dans le pays. Ensuite, j’étais généreux avec mon temps et mon argent, et j’attendais que je sois béni en retour. « La Charité comme une forme d’investissement » dirait le vieux Denis. Disons, au fond, j’aimais mon prochain, car toute mon enfance j’avais trouvé de l’aide pour avancer. Donc, le temps était venu pour en faire de même. Je ne voulais pas faire du mal à personne non plus et je croyais que Dieu récompensait le genre de personne que j’étais. Peut-être que j’avais appris un peu de mon ami Mario, plus grand, plus riche, il était aussi beaucoup plus généreux que moi. Très simple et très modeste, Mario était le bon exemple à suivre.
Je dois dire que les gens étaient intrigués de mon amitié avec Mario qui lui était un bon mulâtre, pas un grimaud. Il n’était pas vraiment du quartier, mais de la zone, une délimitation géographique plus large. Un jour une dame bien éduquée a eu le toupet de demander à Mario pourquoi il était si proche de nous alors qu’il était un mulâtre. Mario lui a répondu que nous étions des frères et que lui était né d’un autre père. La dame ne s’est pas avouée vaincue par cette réponse. Elle avait d’autres questions. Mario a mis un doigt sur la bouche en lui faisant signe de se taire, car Amos, notre-Chopin-haïtien de la guitare était en train de jouer. Nous étions invités à jouer dans un salon du quartier. En fait, cet incident avait commencé à me faire comprendre qu’on n’avait pas vraiment un problème de préjugé de couleur dans le pays, comme certains veulent le croire. Mais, nous avons plutôt un problème d’éducation. Tant que 60% de la population ne saura pas lire et écrire, et ne possède pas un métier pour vivre, la question des préjugés de couleur dans le pays restera un problème. Dessalines le Grand avait compris l’hypothèque de division que la question de couleur représentait pour l’avenir de la nation. Ainsi, dès 1804 il avait déclaré que nous sommes tous des nègres. Nègres en haut, nègres en bas, simplement des nègres condamnés à travailler ensemble pour construire cette nouvelle Haïti, dirait le vieux Denis.
J’écris ce qui suit après avoir reçu, hier, une note de Amos Coulanges de Paris, une note me disant ce qui suit : « Salut Paul, quelle mémoire !!! Tu as oublié de mentionner que tu m’avais prêté ton costume noir pour aller représenter le pays au carrefour mondial de la guitare qui se tenait à la Martinique fin 1975. D’où j’ai eu beaucoup de succès et ai été nommé révélation du festival. »
Et j’avais promis à Amos d’en faire mention dans mon prochain texte. C’est fait Amos.
Tous les jeunes du quartier de la Ruelle Estimé étaient du même genre, comme si nous étions coulés dans le même moule. Si nous enlevons l’appréciation que nous étions tous très fiers, même un peu chauvin sur les bords, c’était un bon quartier, où on s’entraidait, disons même qu’on partageait nos repas et on s’habillait ensemble. (Comme Amos vient de le dire). On ne fêtait pas les anniversaires (Jusqu’à présent je ne le fais pas non plus.). Mais, les fêtes de Noël, c’était ça la fête du quartier. On cotisait pour nous offrir un grand réveillon de fritailles au cabri boucané, des bananes frites, des acras, de la salade verte aux tomates, et le tout arrosé d’un cocktail de rhum Barbancourt. Personne n’était forcée de boire. C’était, d’ailleurs, le seul jour de l’année où on buvait de l’alcool.
Graduellement, le quartier avait changé. Les jeunes avaient grandi et chacun s’est orienté vers une vie d’adulte autant que possible. Dans mon groupe, beaucoup sont partis pour des pays étrangers où certains ont pu poursuivre une carrière professionnelle. D’autres ont pu réaliser autant que possible une vie décente dans le pays et construire une famille. Le reste de nous autres, n’a pas laissé de traces et nul ne sait ce qu’ils sont devenus. Mais, un petit groupe est revenu pour reprendre pied au pays et certains ont émergé et sont devenus des personnalités de premier plan, comme on dit. Peu de gens savent qu’ils étaient du quartier. Plusieurs sont devenus des grands commis de l’État, des chefs de petites entreprises, des directeurs généraux dans l’administration publique, des officiers de l’armée d’Haïti, et plusieurs parmi ceux qui me lisent aujourd’hui ont même été ministres du gouvernement comme moi ; et quelques-uns, des rares parmi nous, sont encore en fonction. Qui sait de quoi demain sera fait. C’était ça un quartier de la zone de la ruelle Nazon. Depuis, beaucoup a changé. D’autres sont venus remplacer ceux qui ont quitté et ceux qui sont morts. La croissance démographique, l’immigration massive vers Port-au-Prince, et les désastres naturels avaient aussi fait leurs œuvres en changeant beaucoup la géographie de la zone. D’autres quartiers de la zone tels que celui de Saint-Michel, de Solino, de Fort-national sont devenus extrêmement surpeuplés et ont été très durement frappés par le séisme du 12 janvier 2010. L’Avenue Poupelard et d’autres rues transversales ont conservé un peu de leur identité. C’est ça Port-au-Prince. Une ville tentaculaire avec des infrastructures prévues pour 350,000 personnes, où se coincent maintenant dix fois ce nombre. En fait, la capitale du pays est confrontée à des défis énormes sur le plan urbain et sanitaire. On ne pourra jamais la reconstruire et résoudre ces problèmes sans d’abord prendre des mesures de déconcentration rigoureuse dans le cadre d’un programme systématique de décentralisation et de modernisation du pays.
C’est important de savoir d’où vous venez, car cela dit un peu qui tu es.
Des opportunités qui ne se présentent qu’une seule fois
J’avais moi aussi quitté le quartier de la Ruelle Estimé pour aller habiter au bas de Bourdon. C’est dans ce quartier que j’avais rencontré le peintre Valcin et fit mon entrée dans le secteur artistique. Je suis devenu ensuite conseiller financier, juste avec mon diplôme de comptable et un peu de travail personnel. On peut faire du chemin comme ça avec un sens aigu du risque dans les affaires. Mais des risques calculés.
Un jeudi soir, trois hommes bien connus de la place, que je connaissais un peu, sont venus me voir pour me demander, en quelque sorte, si je pouvais les aider à résoudre un problème. Je ne pouvais pas deviner de quoi il s’agissait, car nous n’étions pas de la même ligue. Vous comprenez? Je n’oublie pas que c’était un jeudi, car ils m’ont dit à titre d’excuse pour leur visite impromptue que s’ils ne trouvaient pas une solution à ce problème qu’ils ont, ils risquaient lundi prochain de tomber en faillite. L’un d’eux a ajouté, et probablement ils pourraient finir en prison. Je me demandais de quoi il s’agissait. Quand ils avaient fini de m’expliquer leur problème, je leur ai dit qu’ils sont insensés de croire que je pourrais résoudre ce problème. Alors, l’un deux m’a dit, est-ce que j’étais un comptable. Je lui ai dit oui, mais comment il le savait. Il m’a dit qu’il l’avait vu en rêve. Je rencontrais pour la première fois celui qui disait m’avoir vu en rêve. J’avais déjà participé à des négociations financières, mais rien de la dimension de ce dont ils me parlaient. J’étais perplexe. Mais, je me suis dit aussi que cela ressemblait aussi à l’opportunité de ma vie que Dieu venait de m’envoyer. J’avais très peur pour ces familles, si je prenais la chance de chercher à résoudre le problème et que j’échouais ? Mais, mes visiteurs me regardaient et j’avais l’impression qu’ils lisaient dans ma tête. Celui qui avait fait le rêve, me demanda est-ce que je pense que je pourrais le faire ? Je lui ai dit que j’ai une idée. Mais, je devais revoir mes notes sur le sujet et je voulais les revoir demain. Il m’a dit que demain, ils avaient déjà un rendez-vous à leur bureau en ville avec leur comptable et leur avocat afin de me voir. Alors, il allait m’envoyer un chauffeur. La bonne chose avec moi, j’avais une petite agence de location de voiture, mais je ne conduisais pas.
Dans la matinée du vendredi, comme prévu, j’ai eu une rencontre avec les 3 hommes d’affaires et leur avocat et le comptable en chef des entreprises. Je leur ai dit ce que je pense qui était possible. En effet, ils avaient beaucoup plus d’investissement mort dans leur bilan qui ne produisait pas de revenus. C’étaient des investissements de prestiges, et des biens de familles auxquels ils étaient très attachés. Alors, je leur ai proposé de fonder une autre entreprise et de théoriquement vendre les actifs morts à cette nouvelle entreprise. Ensuite, ils pourraient financer l’ancienne entreprise allégée de toutes ses dettes, passées à la nouvelle entreprise sous la rubrique de dettes à payer. C’était des transactions financières qui se faisaient quotidiennement à Wall Street. Le comptable et l’avocat m’ont dit que mes conseils, peu courant, n’avaient pas enfreint les normes comptables du pays. Mais, ils ont ajouté, dans le cas où ils voudraient suivre ces conseils, comment allaient-ils s’y prendre pour résoudre la question des obligations qu’ils devaient payer le lundi prochain. Je leur ai dit que ce problème était déjà à moitié résolu. Un ami m’a mis en contact avec un riche tenancier de borlette qui était prêt à faire un emprunt sur 3 mois, à un taux élevé, sous seing privé. Juste quelques petits détails à régler, et le grand scandale qui devait éclater le lundi matin n’aura pas lieu,
Donc, est-ce que j’avais fait tout ça pour le roi de Prusse, comme on dit ? Pas du tout. J’avais reçu en retour un droit de concession exclusif sur les avoirs morts. En moins d’une année, j’étais arrivé à transformer la concession en une entreprise rentable. Cela va me permettre de contrôler des intérêts dans des entreprises importantes, telle que la SAFICO. En tant que détenteur de 10% des actions de la SAFICO, mon groupe était en 4ieme position sur la liste des actionnaires. Le groupe Drouin-Brandt venait en première position, ensuite celui des Reinbold, après les Weiner. Après cela venait mon groupe qui était suivi par une dizaine d’autres, tels que les Petoia, les Lespinasse, les Roy, les Handal etc…
A l’époque, la SAFICO (la Société Haïtienne de Filature) était considérée comme l’une des grandes entreprises du pays et j’envisageais de devenir membre du conseil d’administration aussi comme une affaire de prestige.Quand vous avez le vent en poupe, svp, il ne faut pas s’arrêter, me dirait le vieux Denis. C’était une bonne position pour un jeune de 24 ans qui a eu la plus grande partie de sa formation dans les rues de Port-au-Prince. Mais, je travaillais très durement, jour et nuit, sans répit pour me tenir à niveau et je n’avais pas beaucoup de temps pour autre chose. Par exemple, un jour j’ai remarqué que mon paiement à la SAFICO manquait quelques dizaines de dollars. J’ai été voir Monsieur Pierre Saget, le comptable en chef, pour lui demander pourquoi cette réduction de mon paiement. Il m’expliqua qu’il avait payé pour moi la cotisation annuelle du Cercle Bellevue. Je lui ai demandé de se faire rembourser. Car, je n’étais pas intéressé à faire partie d’un club de riches. En effet, je prenais le dixième de ce que je gagnais pour payer des bourses d’études pour des élèves de familles modestes. Je prenais soin de ma famille et de quelques parents dans le besoin. J’avais aussi beaucoup de filleuls, et j’étais aussi disponible pour des amis qui avaient un problème réel. Le reste était bien placé dans des investissements rentables.
Avec le support de Raymond Roy, j’étais devenu, en effet, membre du conseil d’administration de la SAFICO. La compagnie, créée dans les années 1950 exportait vers l’Europe et les États-Unis, les cordes de ficelles de sisal pour l’ensilage. Ce produit était très en demande et Haïti était l’un des principaux producteurs mondiaux. Mais, à la fin des années 1970, le Brésil était arrivé sur le marché international avec une grande capacité de production et d’exportation. Pour mettre en déroute la concurrence, le géant de l’Amérique du Sud plaçait ses cordes de sisal en hangar sur le territoire américain et pouvait répondre aux commandes des acheteurs dans un temps très court et à des prix très bas. Ainsi, les cordes produites en Haïti ne se vendaient plus très bien, et les prix tombaient. Nous étions trois compagnies à exporter les cordes de sisal : La SAFICO, le groupe Nadal et le groupe Cassis à la Plantation Dauphin. Les trois compagnies étaient en difficultés face à la compétition brésilienne.
Nous avons choisi de lancer un programme de diversification de la production de la SAFICO. Le conseil d’administration de la compagnie décida de former une commission pour étudier cette possibilité. Le PDG, Anthony Drouin, me demanda de prendre la tête de la commission, assisté de Coty Reinbold, membre du conseil et d’Arthur Drouin, ingénieur en chef de l’entreprise et de deux autres membres : Monsieur Pierre Baril administrateur de la compagnie et un spécialiste en fibre naturel venant de l’extérieur, comme consultant. Nous avons conclu que la SAFICO était en mesure de créer deux autres lignes de production à partir du sisal. Une ligne produirait pour le marché local, des matelas, et l’autre des petits objets à l’exportation sur le marché américain et européen. Nous avons fait un voyage dans le Sud-est du pays pour évaluer les plantations de sisal qui étaient vieilles avec une production très faible. Donc, la SAFICO envisageait de reprendre le contrat de la Plantation Dauphin qui appartenait à l’État haïtien. Car, le Groupe Cassis qui n’était pas arrivé à signer un contrat avec la Campbell Inc, considérait la possibilité de résilier son contrat de bail sur la Plantation Dauphin. A ce moment, j’avais choisi de me retirer de la SAFICO pour éviter des conflits d’intérêts.
Le premier conflit était le suivant. Après que la réunion sur l’initiative de la Caraïbe du Président Ronald Reagan s’était déroulée à Port-au-Prince, plusieurs entreprises américaines se sont montrées intéressées à Haïti. Elles avaient vu des jeunes entrepreneurs très dynamiques et avec de bonnes idées pour l’avenir du pays. Un de ces chefs d’entreprises, après une discussion orageuse m’avait demandé si je serais intéressé à avoir un partenaire américain. Je lui avais demandé pourquoi il serait intéressé à placer son argent en Haïti et avec moi en plus, après qu’il m’avait manqué de respect. Il m’a dit que je ne devais pas être trop sensible. Ma compagnie était ciblée pour un joint-venture et ses déclarations étaient pour voir quel genre d’homme qui était à la tête de la SAPAINCO et ce que j’avais dans le ventre en termes de formation pour gérer une entreprise moderne. Mais, il m’avait demandé à brule pourpoint dès le début de notre rencontre, si en tant que jeune haïtien je n’avais pas honte quand j’entendais parler du nombre d’haïtiens qui échouaient le ventre en l’air sur les plages de la Floride. Je lui ai donné la réponse qu’il méritait. (Cela ne tiendrait pas bien dans ce livre). Alors, il se mit à rire et me dit que le nom de la SAPAINCO était mentionné dans un document de recherches sur l’avenir de l’économie haïtienne publié par le consultant Carl Brown et son équipe, et sa compagnie était intéressé à me parler. Je lui ai demandé, à me parler de quoi ? Impertinent comme lui seul, il m’avait répondu : « Nous ne vendons pas ni achetons de la drogue. Mais, si vous venez en Floride, nous parlerons de la possibilité d’une plantation d’oranger en Haïti ». Et il me passa sa carte de visite avant de se tirer. Un vrai cow-boy.
J’avais parlé à Roland Acra qui était Président de la Conserverie Nationale SA (CONASA) et à Guy Dupuy qui était Directeur de la compagnie, de cette rencontre à la conférence. J’avais un contrat d’approvisionnement avec leur compagnie en produits agricoles pour la mise en boite pour l’exportation. Et tout nouvel engagement pouvait influencer mes capacités à produire pour la CONASA. Roland et Guy m’ont encouragé à faire un voyage de prospection pour voir de quoi il en retournait. En effet, comme Denis aurait dit en considérant la situation des affaires dans le Nord du pays, plus on aura de fous sur le terrain, plus on va s’amuser. Car, les problèmes, il en avait assez pour tout le monde. Beaucoup d’entrepreneurs qui travaillaient dans la région, tels que les Bonnefils, les Dupuy, les Gerdes, les Nazon, les Lebon, les Zéphire par exemple, se plaignaient que le gouvernement n’accompagnait pas vraiment l’effort que nous étions en train de faire. La faiblesse des infrastructures était criante. C’était visible que la concentration de toute l’administration publique à Port-au-Prince n’encourageait pas le développement régional et du pays.
J’ai fait le voyage aux États-Unis avec Guy Dupuy et nous sommes allés chacun de son côté une fois arrivés en Floride. Mon problème, je ne parlais que quelques mots d’anglais : Good morning, Good, Good, Good night. J’avais négligé le fait que l’Anglais est la langue des affaires. Donc, j’ai dû me payer le service d’un interprète-chauffeur au prix de US$100 par jour. Véhicule non inclus. Mais, le voyage avait tout pour être rentable. Ces gens voulaient vraiment faire des affaires en Haïti et ils voulaient avoir un contrat à long terme sur 30,000 hectares de terre dans le Nord-Est du pays. Ma compagnie, la SAPAINCO n’avait que 450 hectares. Imaginez à quel terrain je pensais? Donc, pour réaliser ce projet, il est évident que la SAPAINCO devait acheter la Plantation Dauphin. Alors, je ne pouvais plus siéger au conseil de la SAFICO qui nourrissait le même projet.
Quelqu’un a dit qu’un problème ne vient jamais seul. J’allais apprendre qu’ainsi que les bonnes affaires. Ces partenaires potentiels m’avaient introduit à un monsieur, dont je me réserve de citer le nom une prochaine fois, et m’avaient dit qu’il avait construit les plus grands hôtels de Bahamas. Pourrais-je lui trouver 100 à 300 hectares pour un bail de 100 ans. Ils voulaient construire hôtels, villas et pensions de retraités dans la région du Nord-est, avec terrain de golf. Une dame qui était venue à cette rencontre pour représenter une compagnie familiale était intéressée à obtenir 5000 hectares avec des garantis d’État pour sa compagnie. Elle était intéressée à mettre en place et développer toute une chaine de produits bio-alimentaires pour une niche en développement aux Etats-Unis. Elle semblait n’avoir pas trop de problèmes non plus avec un régime autoritaire. En fait, l’agence avait une gamme très diversifiée de clients. Mais, son premier principe est la confidentialité, sans quoi elle n’allait pas conseiller à ses clients d’avancée avec nous. Elle avait une feuille de route très exigeante qui commençait par une mission d’enquête de terrain.
Le vieux Dennis aurait dit… Vous le savez déjà. Je ne vais pas répéter.
Haïti n’est pas un film à l’eau de rose
Ici, tout ne finit pas toujours bien comme dans les films de Hollywood. A mon arrivée au pays toutes sortes de mauvaises nouvelles m’attendaient. Le bruit courait qu’on complotait pour renverser le Président Duvalier à partir du Cap-Haitien et les hommes du président voulaient arrêter et même tuer tous les soi-disant suspects. C’est ça la maladie de l’instabilité dont on n’arrive pas à se guérir jusqu’à présent. Je devais repartir pour l’Europe pour rencontrer mon frère Rigaud Magloire. Donc, j’ai attendu un peu avant de repartir. Mais, c’était pour l’exil.
Rigaud, à l’époque, était le Chef des Finances des Nations Unies et résidait à Genève, en Suisse. Il semble que le gouvernement perdit son temps et son argent pour me faire surveiller depuis mon départ du pays et tout le long du voyage. Je suis allé voir ma mère à New-York, il y avait quelqu’un qui était là, soi-disant un ami, avec un appareil pour enregistrer ce qui se disait. À l’aéroport Kennedy, il y avait aussi un autre stupide qui photographiait son chien en face de moi. Voilà à quoi les gouvernements qui ont le pouvoir absolu gaspillent l’argent de la République.
J’ai appris d’un ami, c’est pourquoi le nom de code du mouvement qui renversa le régime du pouvoir absolu de Duvalier porta le nom : « Pour un espace de liberté ».
Rigaud, comme la plupart des exilés qui ont réussi sur le plan international, profitait de sa position pour pousser les dossiers du pays. Ainsi, il avait encouragé le financement d’un programme d’évaluation des ressources minières du pays par l’ONU. C’était pour voir dans quelle mesure ces ressources pouvaient servir à financer le développement d’Haïti. Mais, du fait que Rigaud avait les contacts, j’avais appris plusieurs choses sur ce dossier. Par exemple, sur le plan technique, j’avais compris que les relevés de sol avaient montré qu’il y avait une forte probabilité qu’il existait des dépôts de minerais d’or, d’argent mais surtout de cuivre dans la région du Nord-est. Mais, des enquêtes plus approfondies et coûteuses à l’époque pourraient prouver l’importance de ces dépôts. C’est après quoi on pourrait savoir si une exploitation serait rentable. De l’avis des experts et des investisseurs potentiels avec lesquels j’ai eu la chance de parler, il ne servirait à rien d’exploiter les ressources minières dans un pays dominé par la corruption. Cela pourrait même devenir une malédiction de préférence. Les pauvres pourraient devenir plus pauvres dans le cas d’un gouvernement irresponsable.
En fait, des pays en Afrique qui possèdent des ressources minières immenses piétinent dans la misère. La majorité des pays qui profitent de leur ressource minière fonctionne dans le cadre d’un régime transparent et démocratique. Le pouvoir absolu est l’un des meilleurs moyens pour cacher le vol et le pillage des ressources d’un pays. Certains vous diront que c’est bien triste pour Haïti, d’avoir probablement d’énormes richesses minières dans ses sous-sols, et d’avoir environ 4.5 millions de personnes dans le pays qui n’arrivent pas à manger à leur faim chaque jour. En réalité, même sans les ressources minières on devrait être en mesure de faire mieux avec ce que nous avons, n’était-ce le gaspillage et le vol.
Des problèmes et des solutions
Confucius a dit, les deux meilleures façons de perdre de l’argent est de l’envoyer par la fenêtre ou de le mettre dans l’agriculture. Il fallait que je fasse l’expérience de la ferme de Déclé pour comprendre ce que disait ce vieux sage. Avant mon voyage aux États-Unis et ensuite en Europe pour voir Rigaud mon frère, j’avais confronté des problèmes sur la ferme du Nord-est. L’exploitation s’étendait sur environ 450 hectares. Nous avons 300 hectares dédiés à la sylviculture ou la plantation d’arbres fruitiers et forestiers. Graduellement, les 150 restants étaient exploités en culture saisonnière, tels que pois congo, melon, riz, haricots, ananas, arachides, bananes, patates, maniocs, quelques légumes et des condiments.
Tout d’abord, le premier coup a été la destruction d’une plantation de 100 hectares de pois congo par une infestation de chenille qui a transformé la grande récolte espérée en papillons. C’était très beau à voir, mais pas rentable. Sois plus de $120,000 de manque à gagner. La CONASA devait mettre le pois congo en boite et l’expédier en Allemagne. Chaque fois que je rencontre l’économiste-agronome Ericq Pierre, il n’oublie pas de me dire pour quel que soit le problème de bilan de prendre une tisane de pois congo. Mais, nous avons eu d’autres bonnes récoltes de riz. La meilleure qualité qu’on cultivait dans la plaine de l’Artibonite : le rex oro. On avait obtenu plus de 2.5 tonnes par hectare. Un formidable résultat. Encourager par la DARBOUCO, nous avons produit 10 hectares de melon Charleston Gray que Roland Acra a distribué pour nous sur le marché de la capitale à un prix très profitable. Monsieur Gilbert Bigio de la SODEXOL qui produisait de l’huile végétale à Lafitteau, nous a envoyé un conseiller technique israélien, Shlomo Guilboa, pour tester une variété d’arachide à teneur élevé en huile. Ce fut un grand succès. Donc, malgré la déception du pois congo dûe à une manque d’infrastructure pour l’aspersion par avion, mais qui était déjà disponible, à l’époque, en République Dominicaine. La SAPAINCO n’était pas sur le point de disparaitre. Cependant, pour des raisons familiales Joël Ducasse était obligé de retourner à Port-au-Prince. Donc, j’avais mis fin à toutes mes activités à Port-au-Prince et à Jacmel afin de me concentrer sur les activités de la SAPAINCO dans le nord.
Nous avons entretemps construit une maison avec bureau et dépôts sur la plantation même, avec un groupe électrogène pour l’électricité. Le jour de noël quand on a allumé le groupe électrogène, le superviseur général Dorzin m’a dit qu’il y avait un couple haïtien qui était venu de la République Dominicaine pour me voir. Ils m’ont dit qu’ils ont vu la lumière dans leur ancien village, alors ils sont venus voir ce qui se passait. La femme m’a demandé en pleurant est-ce que le pays allait renaitre…
Au début de nos activités, le trajet de Fort-Liberté / Cap-Haitien prenait plus de 5 heures durant la saison des pluies. On avait pris la décision de louer une petite maison à Acul-Samedi, pour installer nos bureaux et pour loger notre personnel. C’était la vie bucolique avec toute la réalité de la vie rurale haïtienne. Dans les 2 à 3 années passées dans ce village, j’avais appris et même un peu plus de la réalité haïtienne que j’avais mesurée à partir de mon quartier de la Ruelle Estimé et dans les rues de Port-au-Prince. Pour rester proche de mes convictions, j’avais encouragé les travailleurs à former un syndicat. Le chef de la milice locale, nous offrit son local pour les réunions du syndicat. Je n’avais pas oublié que les syndicats étaient formellement interdits par le régime de Jean-Claude Duvalier. Mais, je voulais bien tester le sens des déclarations du président qui ne cessait de répéter que son père avait fait la révolution politique, que lui il allait faire la révolution économique. Il ne peut pas avoir de changement économique pour les travailleurs si leurs droits ne sont pas respectés. J’étais et je suis resté un travailleur et un syndicaliste. Après avoir quitté le pays pour plus d’une vingtaine d’années, dès mon arrivée au Ministère de l’intérieur, sur la demande des syndicats de transport routier, mon premier projet était de faire entamer la construction de la route de Cap-Haitien vers Ouanaminthe. La route que je prenais avec peine pour aller travailler à Déclé.
Et si les arbres ne poussaient pas ?
Étant sur le terrain chaque jour, depuis que Joël Ducasse était retourné à Port-au-Prince, j’avais noté quelque chose d’étrange. Les arbres, les neems spécialement, ne poussaient pas vraiment. C’était inquiétant. Car les arbres à croissance rapide que nous avions plantés étaient le plus gros investissement de la compagnie. Nous étions dans ce projet pour planter les arbres. 6 millions, un pour chaque haïtien. Grâce à Ronald Smith, un américain, le gendre du Dr Rogers de l’hôpital Bon Samaritain de Limbé, qui avait produit pour nous les pépinières, nous avons mise en terre plus de 360,000 plantules dès la première année. Ronald Smith, je crois, étais en voyage sabbatique aux États-Unis. J’ai appliqué conseils après conseils de plusieurs agronomes, les neems ne bougeaient pas. Pourtant, les neems que Ronald Smith avait plantés à l’entrée de la ville de Fort-Liberté poussaient très bien. C’était clair que quelque chose n’allait pas pour notre plantation. Un jour, Hermann Gerdes, directeur de la Haitian Tractor pour le Nord du pays était monté me voir sur la plantation pour voir comment ça avançait pour moi. Dès son arrivée à la résidence de la compagnie, il m’a demandé : c’est quoi ça avec les neems qui n’avaient pas poussé depuis qu’il les avait vus quelque mois de ça ? Je lui ai dit que j’avais mis toutes sortes de produits sans aucun résultat. Maintenant, je priais Dieu pour un miracle. Il m’a dit qu’il est peut-être le porteur de ce miracle. Car, actuellement au Cap-Haitien il avait la visite du directeur régionale pour l’USAID. Si j’approuvais, il peut rapporter les faits qu’il avait vus et avec une lettre de moi sollicitant l’aide de la USAID voir ce qui pouvait se faire ; ou tout au moins avoir un solide diagnostic de ce qui se passait au moins avec les neems. En réalité, nous étions les premiers à lancer une grande plantation de neems dans le pays.
Ce qui fut dit, fut fait. La USAID ne prit pas beaucoup de temps à réagir. Je crois en moins de 15 jours un groupe de 5 spécialistes fut dépêché par Washington pour venir voir le problème. Mon neveu Maxime Magloire, agronome diplômé de Belgique, avait pris la responsabilité de venir avec eux à la plantation. Les conclusions des experts étaient que nous avions plantés les neems sur un sol très acide, quand cette plante profite mieux dans un environnement alcalin. Mais, j’ai appris que tout n’était pas perdu. Les experts de la USAID m’ont conseillé d’appliquer de la chaux vive à la base des plantes et nous aurons un changement rapide. Nous avons fait d’abord une application sur 5 hectares. Dès que nous avons vu les résultats positifs obtenus, nous avons pris des mesures pour continuer sur toute la plantation de neems. Et, c’était comme-ci on voyait les neems poussés sous nos yeux.
Nous devons faire la politique autrement pour avancer !
Durant mon voyage en Europe sur la question des mines métalliques dans le pays, j’avais profité pour rencontrer plusieurs entreprises où travaillaient des haïtiens à un très haut niveau. En Autriche par exemple, mon cousin l’ingénieur Louis Edouard Paultre avait préparé une rencontre pour moi avec l’équipe de son bureau. On voulait discuter de la modernisation de Port-au-Prince. Notre deuxième objectif était de rencontrer un bureau de recherches en investissement industriel. Cette agence était intéressée à localiser en Haïti plusieurs filiales de grandes entreprises venant des pays communément appelés les dragons asiatiques (Taiwan, Corée du Sud, Singapour et Hong Kong) en joint-venture avec des entreprises européennes. Elles voulaient développer un grand complexe industriel et commercial, sur un espace très large dans la région caraïbe. Le second projet de ce groupe serait un centre de développement technologique et résidentiel pour les habitants de Hong Kong, qui envisageaient de laisser ce territoire avant son passage sur le contrôle de la Chine communiste. Mais, dans les deux cas, l’agence cherchait à bénéficier d’un statut spécial leur permettant de fonctionner dans un cadre régie par des règles démocratiques et libérales, sans exiger pour autant l’autonomie de cette région industrielle et commerciale quelles allaient développer. Le projet envisageait de créer environ 100,000 emplois dans les premières 5 années et de payer des dizaines de millions de dollar en taxes.
Avant même de revenir au pays, quelqu’un proche du gouvernement m’avait appelé pour me dire que je risquais d’être arrêté à mon retour sur la base que je complotais contre la sureté de l’État. Un autre appel d’une ambassade très influente du pays m’annonça qu’on avait arrêté plusieurs contacts que j’avais dans le pays. Et on avait mis le feu à la plantation. L’ambassade me disait que si je voulais rester en dehors du pays, ils pouvaient considérer de m’offrir l’asile politique. Je leur ai dit, il n’était pas question. Compte tenu que tout cela était totalement faux, j’allais rentrer pour voir de quoi il en retournait.
A mon arrivée, j’avais quelques amis, des haut-gradés de l’armée, qui ont été envoyé à une retraite anticipée. Le bruit courait qu’ils étaient dans le complot contre le président. Ça ne collait pas. On arrêtait d’autres gens que je ne connaissais même pas et qu’on donnait comme faisant partie du même complot. Finalement, j’ai téléphoné à un ami, Rémy Mathieu, qui était Sécrétaire d’État à la Présidence pour lui demander quel est ce vent de folie ? Rémy était déjà intervenu pour moi dans le passé. Il m’a dit qu’il devait me rappeler. Rémy est quelqu’un en général très calme. Mais, il paraissait un peu nerveux, car il m’adressait en termes de Monsieur Magloire. Il m’a dit, Monsieur Magloire, le Président Jean-Claude Duvalier vous donne 2 jours pour laisser le pays et de ne plus jamais faire entendre parler de vous. Et puis, il a raccroché.
Quelques instants plus tard, Roland Acra appelle pour me dire qu’il a appris que deux personnes influentes de l’entourage du Président avaient intercédé pour qu’on me laisse partir. C’était un vendredi. Hermann Gerdes est venu m’apporter un ticket de la part de Roland Acra.
Voilà comment j’allais quitter le pays un dimanche et débarquer à Miami, pour recommencer une vie par le commencement. Je n’avais pas un diplôme américain et je n’avais jamais placé de l’argent à l’extérieur du pays.
Les années ont passé et j’avais continué à faire mon bonhomme de chemin. Je réfléchissais sur la possibilité de rentrer dans la course à la présidence du pays. De passage à New York un ami m’invita à une rencontre avec des duvaliéristes dans le New Jersey. Président Jean-Claude Duvalier appela pour me dire, en des termes aussi certains, même si paraphrasés, « si je rentre dans la course, il serait content de me supporter. Il avait lu mon dossier. J’aime Haïti et je ferais un bon président. Notre pays en a besoin… »
A un autre Soleil !
Raphaël Paul Gustave Magloire