par Carly Dollin

Le focus du regard et de
l’écoute sur des interventions inspirantes et positives constitue une source de
motivation et d’attraction vers le bien-être et le bonheur. Parallèlement, les
discours trompeurs, incohérents et insalubres sont des vecteurs de mauvaise
humeur, de migraine, de vertige et de malaise physique et mental.

Vendredi 29 mars 2019 ((rezonodwes.com))– Depuis de nombreuses années, Haïti est piteusement coincée dans la situation où les forces des ténèbres sont beaucoup plus véhiculées et exposées à la société. Ces énergies opaques et négatives ombragent la lumière qui devait plutôt se répandre dans les rues, sur les places publiques, dans les institutions étatiques et au sein des foyers scolaires et familiaux. Cet effritement accéléré des valeurs a connu une amplification et une croissance exponentielle, particulièrement au cours des dernières décennies, où la plupart des médias et des institutions prestigieuses du pays, notamment celles de l’Etat, se confortent à accueillir en permanence l’indécence, la malhonnêteté et l’arrogance dans les émissions les plus prisées et dans les postes méritocratiques et honorifiques de la sphère publique.

Des
postes nominatifs de ministres et de directeurs généraux, des postes électifs
de magistrats, de députés et de sénateurs se défendent juste derrière un micro.
Tu prends la parole aujourd’hui à la station de radio X ou Y, demain, le palais
te contacte, la primature te contacte ; tu es digne d’être consultant de
l’équipe. Ce matin, tu as le micro pour animer une émission de détente, demain
tu es contacté par une plateforme politique pour poser ta candidature au poste
de député ou de sénateur. Pour une société en apprentissage de démocratie, les
médias ont failli à leurs missions de jouer leurs rôles de former et d’informer
décemment la population sur des comportements loyaux, intègres et compétitifs à
adopter pour mieux se positionner sur l’échiquier académique et professionnel.

Hormis
de rares exceptions, les stations de radios et de télévisions ne sont pas
orientées vers la formation et l’inspiration des enfants et des jeunes pour
emprunter le sentier de la culture de l’excellence et de la beauté de l’esprit.
Si dans les pays modernes le micro est interdit à des bandits, des criminels et
des assassins ; en Haïti, les médias ont rendu populaires les bandits de
grand chemin en claironnant leurs noms et en leur accordant constamment des
entrevues pour passer leurs revendications et se vanter de leurs actes spectaculaires
où ils ont tué des hommes, des enfants, violé des jeunes filles, défié la
police, la justice et les autorités établies. Certains caressent même l’idée de
se porter candidats dans les prochaines élections pour voir leurs noms gravés
en marbre à l’édifice bicaméral.

Des émissions très prisées,
mais des invités sans valeur, sans pudeur, sans matière…

Des
têtes de mules, des comédiens politiques, des prédateurs et des cœurs
impitoyables occupent régulièrement les surfaces et les espaces très convoités
des stations de télévision et de radio de la capitale avec fort souvent des
sorties « crabes », des absurdités, des confusions et des discours
ambigus dans les micros et devant les caméras, à toute heure de la journée. Ils
sont insensibles, et antipathiques aux douleurs de la population croupie dans
la misère, incohérents dans leurs interventions et leurs discours, incultes des
normes administratives et des dossiers de l’Etat ; pourtant, ils sont
invités, et même sans invitation, ils viennent, ils reviennent, ils reviennent
encore dans les émissions les plus écoutées et les plus vues des auditeurs et
des téléspectateurs. Toujours aux invités du jour, pour que la population soit
à leur écoute, ces consultants, ces porte-paroles, ces experts de la « science
politique haïtienne », envoyés spéciaux du palais, de la primature, du
secteur politique et du parlement se croisent, comme derrière un verre de
Something, à l’Intersection ; ils pointent dans « Devan porte, Dèyè
lakay » pour exposer avec « Pulsation » « Sa kap
fèt », « Sa kap kwit » ; ils s’unissent dans des vacarmes
pour « Ranmase » les activités zinyèz du sabbat pour faire « Le
Point » et pénétrer « Pi Lwen Pi Fon » les comportements
dilapidateurs et honteux des caméléons politiques et des racketteurs du secteur
économique. Ces émissions très branchées de chaque matin, de chaque samedi
matin, de chaque midi, de chaque soir devaient être pourtant l’espace des beaux
esprits, des cœurs tendres, des hommes et des femmes dignes des secteurs
politique et social pour inspirer les jeunes, pour faire honneur à l’éducation,
à la science et à la culture.

Des œuvres haïtiennes
inspirantes, mais non relatées à la dimension de leurs impacts

Si,
au baccalauréat ou au GENIARC, on pose à des élèves la question de savoir qui
était la personnalité la plus médiatisée, particulièrement à la radio, au cours
de l’année 2018 ; on est quasiment sûr qu’ils fourniraient la bonne
réponse : le chef de gang ARNEL, de Village de Dieu. Pourtant, au cours de
la même année, Dany Laferrière s’est battu pour faire entrer le mot « Vertières »
dans le dictionnaire français ; le professeur Samuel Pierre, plusieurs fois
décoré par le Canada, fondateur du GRAHN, Groupe de réflexion et d’action pour
une Haïti nouvelle, propose des réflexions lumineuses et crée des institutions
nobles pour contribuer à la formation de cadres en Haïti ; Nahomie Osaka, seulement
22 ans, a défié Serena Williams pour remporter l’US Open en 2018 puis Petra
Kvitová pour
remporter l’Open d’Australie en 2019
pour se hisser en première
position au WTA. Une pléthore d’exquises personnalités haïtiennes ont brillé de
mille feux, au terroir et à la diaspora, à travers leurs œuvres intellectuelles,
artistiques et culturelles dans divers secteurs. Pourtant, semble-t-il que les médias
haïtiens jugent que ce sont des récits piètres et inférieurs à raconter à une
population assoiffée d’espoir et d’inspiration et que cela ne vaut pas la peine
d’attirer les projecteurs sur ces personnalités et leur accorder des espaces
pour exposer, commenter et savourer leurs œuvres. Certains pays de l’Amérique,
de la Caraïbe et de l’Europe en feraient un tonnerre de publicité sur le globe
avec ces patrimoines nationaux et mondiaux en les nommant ambassadeurs, les
exposant comme des connecteurs et des motivateurs pour les générations
présentes et futures.

Ces
désintérêts et ces attitudes de dédain pour les beaux esprits ne datent pas
d’hier. Et les médias n’y apportent pas encore leur contribution adéquatement
pour détruire cette manie de ne pas déguster, exposer, et contempler  les génies, les héros, les vraies valeurs de
notre pays.

On
se rappelle que sous le régime politique en place, on aurait, de peu en 2013,
accordé des funérailles nationales à Black Alex, un artiste compètent
évidemment ; pourtant la perte nationale survenue en République Dominicaine,
le 17 février 2013, le décès tragique d’un scientifique de grand calibre, le
célèbre physicien Daniel Mathurin, avait été occulté, ou pas assez divulgué.
Aucune enquête sérieuse de l’Etat Haïtien n’a été diligentée pour décortiquer
les causes d’un tel accident de ce personnage scientifique, ce connaisseur
qui expliquait avec passion et dextérité les atouts et les richesses géophysiques
et astronomiques d’Haïti qui puissent la sortir de la pauvreté. La presse y est
restée bouche bée.

Temps d’accorder micro et
visibilité aux hommes et aux femmes modèles

Ne
devrait-on pas définitivement cesser de propager les voix chimériques et
balistiques retentissantes et résonnantes des Arnel, Ti Bwa, Ti Kekenn, Ti
Kouto, Ti Manchet, Kakout à qui micro est ou était servi, à volonté pour
certains, dans quasiment toutes les stations de radio de la Capitale. Haïti !
N’est-il pas opportun de véhiculer, dans les médias, les voix et les messages
salutaires et inspirants des sommités intellectuelles du terroir et de l’étranger,
des figures emblématiques de la science, de la culture, de l’honnêteté, de la
compétitivité et de la décence. A l’instar des émissions des médias respectueux
de l’Amérique du Nord et de l’Europe, cette ère nouvelle doit voir s’instaurer en
Haïti les pratiques d’inviter et d’écouter sur les antennes des télévisions et
des radios, les interventions, les productions et les succès époustouflants des
filles et des fils dignes du pays. Temps de savourer dans les émissions très
prisées, les lectures et riches commentaires politiques du feu professeur Lesly
François Manigat, les expériences de succès miroitants du professeur Samuel
Pierre, de Michaelle Jean, Patrick Paultre, Wilson Sanon, les accomplissements
extraordinaires de l’immortel académicien Dany Laferrière ; d’inspirants
modèles inépuisables, pourtant à peine audibles, à peine cités dans les médias
haïtiens. Ces personnages exquis devaient être des sources de motivations pour
les jeunes, les élèves, les étudiants, les professionnels, les cadres des
secteurs privé et public du pays. Leurs histoires, leurs vécus, leurs
vicissitudes, leurs travers, racontés à haute et intelligible voix dans les
stations de radios et de télévisions, peuvent transcender, inspirer, avoir des impacts
positifs et des effets d’entraînement pour générer des sosies de leur trempe. Rêvons-nous
vraiment de multiplier les Kakout et les Arnel au détriment des Nahomie Osaka,
Dany Laferrière, Michaelle Jean, Duckens Nazon, Samuel Pierre ? La société
a la certitude que les institutions médiatiques éclaireuses ne sont pas de
mauvaise foi pour alimenter le désordre et le chaos ; mais, elles semblent
juste oublier l’impact des ondes, des micros, des images et des vidéos sur les
enfants, les jeunes et la population.

Alors,
temps de redresser la barque en accueillant, sur une base dynamique, dans les émissions
politiques, éducatives et culturelles, ceux et celles qui font rêver, qui ont
eu des parcours parsemés d’embûches, mais qui ont su les surmonter avec classe
et courage au lieu de recevoir constamment des interventions des malfrats et
des chefs de gangs dans les salons des radios et des télévisions. A travers ce revirement
positif et ce changement de paradigme vers la compétitivité, l’image soignée et
le prestige, les médias auraient contribué, sans ambages, à une Haïti meilleure,
car des nombreux talents et de nombreux génies y seraient émergés.

La parole d’un homme et d’une
femme d’Etat doit être sacrée

Temps
de copier les bonnes mœurs de l’extérieur. Dans les pays développés, les hommes
et les femmes d’Etat (députés, sénateurs, les figures politiques) ne traînent pas
assidûment et démesurément dans les médias comme pour venir tuer le temps. Car
la parole d’un personnage d’Etat est sacrée et son temps est précieux. Avant de
toucher au micro et de se tenir devant des caméras, les figures politiques
responsables prennent du temps pour soigner leurs interventions en les
alimentant de statistiques pertinentes et de faits saillants provenant de
sources administratives crédibles. Dans les systèmes démocratiques, la parole
est accordée sans arrêt aux motivateurs, aux analystes, aux experts non pour
alimenter des « zen », mais pour éclairer les lanternes des simples auditeurs
et des téléspectateurs ainsi que des responsables sur des phénomènes et des
faits sociaux. Les législateurs, les hommes et les femmes d’Etat sont
continuellement au travail pour concevoir des projets porteurs, viables et transformateurs
des conditions de vies de leurs populations ; ils font des guerres
dialectiques, procèdent à des arbitrages intelligents et sortent des scénarios
optimaux pour apporter des réponses congruentes aux problèmes observés dans les
différents secteurs, éducatifs, social, culturel, économique et politique. Ils
sont au micro pour annoncer et présenter les projets à la société, pour prendre
des positions stratégiques au profit des intérêts supérieurs de leurs nations.
Mais ils ne sont pas des vedettes de la radio et de la télévision qui viennent
dire, contredire et se contredire à longueur de semaine. Car, ils ont du pain
sur la planche, donc ne peuvent alimenter des activités chronophages et
inefficientes.

En
laissant l’espace médiatique si libre et si accessible à ces « animaux
politiques » insensibles, indignes et incompétents, les décideurs, les
patrons des médias, les directeurs d’opinions crucifient leurs rôles de
« vigie » et contribuent amplement à la dérive sociétale puisqu’ils
laissent très peu de place aux valeurs, à la compétence, au respect et à
l’honnêteté de s’exposer et de gagner du terrain. Ces conduites irrationnelles
pour l’intérêt collectif lancent de mauvais signaux en décourageant les forces
vives et honnêtes du pays et elles nourrissent les pratiques de mauvaise
gouvernance. Elles accouchent de nombreux élus avec de forte popularité
uniquement derrière les micros et devant les petits écrans.

Pour
sortir Haïti de ce carcan politique et économique, les médias sont censés
donner des lignes et des directives fructueuses pour rappeler aux responsables
politiques la nécessité de se doter de la dimension d’hommes et de femmes
d’Etat dignes et intègres. Trop peu de programmes et d’émissions de radio et de
télévision côtoient les modèles et les figures emblématiques pour exposer leurs
œuvres, leurs réalisations et leurs expériences. Haïti a besoin de confiance,
d’inspirations et d’espoirs, alors temps de faire bon usage de ce puissant outil,
qu’est le micro, jusqu’à présent mal utilisé et mal exploité par la société
haïtienne.

Carly Dollin

carlydollin@gmail.com