On a l’impression que les recteurs, doyens et professeurs font l’autruche sur la question, peut-être, pour ne pas déranger des autorités dans l’exercice de leurs fonctions
par Carly Dollin
Dimanche 28 octobre 2018 ((rezonodwes.com))– Dans tous les pays modernes, les réflexions et débats, empreints de maturité intellectuelle pour mener à l’implémentation de propositions et de recherches soutenues, passent par l’université. La recherche universitaire est d’une importance cruciale pour le développement et l’émancipation de toute société. Celle-ci doit être pertinente, au sens où elle se doit de contribuer à la compréhension des faits politiques, économiques et sociaux pour guider les décisions et assurer la bonne gouvernance.
Au lieu d’être considéré comme un sujet à fuir, l’université devait trouver dans la crise du PetroCaribe une rare opportunité pour faire valoir son importance et sa pertinence dans les affaires publiques du pays. Depuis le début de cette année, des institutions officielles dont le Parlement, la Cour Supérieure des Comptes et du Contentieux Administratif ainsi que des jeunes Haïtiens et Haïtiennes voire la diaspora sont mobilisés autour de la dilapidation et des gestions frauduleuses des fonds collectés de l’accord PetroCaribe.
Pourtant, la plus importante entité du pays dans son rôle de vigie et d’éclaireur, brille par son mutisme dans ce dossier qui interpelle toutes les couches de la société haïtienne. A travers des recherches pointues et bien documentées, des réflexions, la production et la diffusion d’information clés sur le phénomène, l’université, notamment l’université d’Etat d’Haïti, devait pouvoir apporter de la matière aux démarches de justice et de récupérations de ces fonds qui devaient contribuer au décollage économique du seul pays pauvre de l’Hémisphère Nord.
Le 14 mai 2006, l’ancien président Haïtien René Garcia Préval a paraphé avec le vice-président du Venezuela, José Vicente Rangel, le fameux accord de coopération économique dénommé PetroCaribe. A travers cet accord, le gouvernement du Venezuela a pris l’engagement d’approvisionner annuellement l’État Haïtien en produits pétroliers équivalent à quatorze mille (14,000) barils par jour. Aux termes de cet accord, Haïti a la possibilité de s’acquitter des intérêts et de l’amortissement du capital de la dette contractée envers la République Bolivarienne via des mécanismes de compensation commerciale.
Sur la base de deux contrats : contrat de financement en produits pétroliers et contrat de gestion des produits financiers, l’État Haïtien fait acquisition des produits pétroliers raffinés du Venezuela à des prix préférentiels et les revend aux compagnies pétrolières locales qui disposent d’un délai de trente jours pour payer au Bureau de Monétisation des Programmes d’Aide au Développement (BMPAD) le total des montants facturés. Les sommes engrangées, après plus de dix ans de vie de cette coopération économique sont énormes ; mais les résultats attendus pour contribuer au décollage économique du pays n’y sont pas suivis. Comparativement à notre voisin géographique immédiat qui a su profiter de ses fonds pour embellir son économie, on s’y attendait en rêveur à voir en Haïti des infrastructures sociales et économiques comme des routes modernes, des hôpitaux, des écoles au standard international.
Le tableau est plutôt sombre avec la construction des 25 « stades », de monsieur Laurent Lamothe, ressemblant beaucoup plus à des espaces de combats de coqs (gaguère) ; quelques bâtiments publics inachevés et dépourvus des équipements et fournitures de fonctionnement adéquats, d’un « highway/Carwash » coûtant à l’Etat Haïtien les yeux de la tête sur la route de Delmas, des marchés publics pour des sommes faramineuses, de nombreux autres « highways » inachevés, sur la route de Carrefour, etc. Tous ces projets ont fait l’objet de surfacturation énorme, a reconnu l’actuel président qui est lui-même indexé par des politiciens d’être un bénéficiaire sinon un artisan dans le désordre du PetroCaribe.
L’idée de l’absence de prix référentiel accusée d’être la cause de ces surfacturations, véhiculée tout récemment par l’actuel président, est juste un prétexte. On n’a pas besoin d’aller chercher très loin pour savoir qu’un sac de ciment ne peut coûter, par exemple, 3000 gourdes. Point n’est besoin de verser dans les échanges commerciaux pour comprendre que l’Etat ne peut payer 5 fois plus pour le coût d’un kilomètre de route, peu importe la provenance de la firme de construction. Ce comportement irresponsable émane tout bonnement d’une attitude malsaine envers les biens et l’argent publics. Les représentants de l’Etat sont plus enclins à jouer la carte de la corruption et motivés par des intérêts mesquins qui se matérialisent dans des retours malhonnêtes de 10 %, de 20% réclamés/négociés auprès des firmes d’exécution sur les montants des projets à exécuter. De la conception, l’exécution, la supervision, jusqu’au suivi et l’évaluation des projets, on y enregistre trop d’ententes déloyales entre les différents acteurs tout le long de la chaine.
Le peuple Haïtien est sorti de son mutisme et sa passivité
Le sénat de la République d’Haïti a rédigé et publié deux rapports exposant la question de la dilapidation des fonds PetroCaribe provenus des treize Résolutions prises par cinq gouvernements Haïtiens, couvrant les périodes septembre 2008 à mars 2016. Y sont indexés de grands commis de l’Etat (Premiers Ministres, Ministres, Directeurs généraux) jugés coupables d’un crime économique sans précèdent, de corruption et de détournements de fonds s’élevant a plus de trois (3) milliards de dollars américains. La Cour Supérieure des Comptes et du Contentieux Administratifs en a été touchée pour faire le suivi technique et administratif du dossier. Mais, vu les têtes qui dirigent ces administrations, le peuple Haïtien affiche doute et méfiance quant à des suivis objectifs et efficients dans ce dossier qui interpellent toutes les franges de la société qui crient d’un seul ton aujourd’hui : « Kote Kob PetroCaribe a ? ».
La compétence et surtout l’honnêteté de l’ULCC , organe de lutte contre la corruption dans le pays, semblent être également mis en doute dans la quête de la vérité et de suivi correctionnel dans ce délit. Apres un long silence, la société civile haïtienne est sortie de son mutisme et de sa passivité pour interpeller et réclamer aux entités régaliennes de l’Etat, dans un premier temps sur les réseaux sociaux puis à travers les rues, de mettre les actions publiques en mouvement pour contraindre les fraudeurs à remettre ces fonds dans les caisses publiques avec les conséquences qui doivent s’ensuivre. Lesquels fonds représentent une énorme charge et un lourd fardeau que nos fils, nos petits fils vont payer injustement à cause de nos insouciances. Ceci va à l’encontre de la transmission du bonheur intergénérationnel postulé dans les propos tenus par Antoine de St Exupéry « Nous n’héritons pas de la terre de nos parents, nous l’empruntons à nos enfants ».
» C’est déjà irresponsable qu’une clique, sans vergogne ni sensibilité aucune, puisse s’enrichir arbitrairement au détriment des générations actuelles et des générations futures. Mais, il serait encore plus révoltant si rien n’est fait par les forces vives de la nation pour questionner et pousser les coupables à purger leur peine. C’est de cette conscience collective qu’est né le mouvement PetroChallenge qui a été agité sur les réseaux sociaux, pris corps dans les rues de la capitale, s’étend dans des villes de province jusqu’à traverser les océans. Le mouvement est puissant, mais il souffre d’une absence de leadership manifeste qui risque d’hypothéquer la stabilité sociale dans le pays.
L’université devrait pouvoir embrasser ce mouvement tout en l’inscrivant dans un cadre méthodique
De nombreuses manifestations ont déjà lieu dans la capitale et dans certaines villes de province. Le sujet est sur toutes les lèvres ; les débats, les menaces et les agressions s’intensifient sur les réseaux sociaux. La diaspora en a emboité le pas. Le 2 septembre dernier, plusieurs dizaines d’haïtiennes et d’haïtiens résidant à Montréal ont gagné les rues pour faire entendre leurs voix dans le cadre de cette lutte engagée contre la corruption en Haïti. Les graffitis salissent les murs, les caricatures font la une des journaux et des réseaux sociaux, des pancartes sont brandis partout, virtuellement que dans les rues avec pour refrain : « Kote Kob PetroCaribe a ? » les esprits sont surchauffés, la lutte s’amplifie.
Et donc, de nombreux grands commis de l’Etat ont définitivement jugé nécessaire de faire des pèlerinages dans les medias pour tenter de blanchir, d’éclaircir des points d’ombre, de clarifier des mésinterprétations dans ce dossier. Les discours du chef de l’Etat ne sont plus cohérents ni consistants tant les pressions sont fortes au point qu’elles sont parvenues désormais à chatouiller les institutions internationales. Sénateurs, députés, médias, journalistes, … tous sont mobilisés pour demander de rendre compte et de diligenter une enquête poussée et d’entamer le procès « PetroCaribe ». Pourtant, l’entité la plus importante tant par sa notoriété intellectuelle que par les compétences pluridisciplinaires qu’elle est censée réunir pour faire jaillir la lumière et la vérité sur le sujet, brille par son absence et son mutisme.
On a l’impression que les recteurs, doyens et professeurs font l’autruche sur la question, peut-être, pour ne pas déranger des autorités dans l’exercice de leurs fonctions. Pourtant, c’est exactement le rôle de l’université : questionner les pratiques actuelles pour en dégager de l’efficience et de l’efficacité. C’est surtout le mobile de la recherche universitaire. Il faut déranger justement. Il ne faut pas faire à Rome comme font les Romains. Le mouvement PetroChallenge est aujourd’hui désordonné, car les entités devant porter le dossier, sont soit non-crédibles ou celles même qui sont sur la sellette. Sans une institution crédible pour en prendre le leadership, ce mouvement finira par se transformer malheureusement en chaos. Ce point d’ancrage institutionnel devrait être dévolu à l’Université, notamment à l’université d’Etat d’Haïti comme chef de file qui aurait pour mission d’identifier des universités partenaires et des têtes irréprochables dans le pays pour porter ce dossier.
Lorsque dans des manifestations ouvertes, certains manifestants marginalisent des leaders politiques jusqu’à les menacer d’opportunistes suspectés d’être motivés à implémenter leurs propres agendas politiques en profitant du PetroChallenge, il y a matière à s’inquiéter de tomber dans un chaos sociopolitique. Lorsque des gens revenant du boulot sont menacés dans leurs voitures par des foules exaspérées qui leur demandent s’ils n’ont pas les mains salies dans le massacre PetroCaribe, des interventions urgentes doivent être opérés par les forces vives du pays pour empêcher que du sang innocent, du sang quel qu’il soit d’ailleurs, soit coulé sous l’autel du PetroChallenge.
C’est à juste titre que la perte de confiance dans les institutions s’intensifie quand on voit que ce sont des gens sans compétence ni de quorum gouvernent la barque de cette nation. Le doute devient encore plus élevé quand même des ministères auxquels il est dévolu la mission de protéger le territoire et de contribuer à la sureté internationale, participent activement dans le trafic de visas étrangers. Mais, il existe quand même dans notre chère Haïti des personnalités, des professeurs, des doyens et des écrivains qui portent encore en eux les gènes de Toussaint Louverture, de Dessalines qui puissent traiter le dossier PetroCaribe avec technicité, fermeté et impartialité pour faire des propositions judicieuses au pays.
Puisse ce dossier retenir l’attention des institutions sociales et particulièrement des universités haïtiennes qui doivent commencer au plus vite par animer des forums et des conférences débats, puis procéder à un second niveau à des partenariats avec des entités internationales (une université étrangère par exemple) pour mener des enquêtes et des recherches nationales et internationales objectives et impartiales sur ce fait social afin d’aboutir à des éclaircissements et des propositions réfléchies pour implémenter les prochaines étapes.
Carly Dollin, Association ARC « Animation-Recherche-Culture »
carlydollin@gmail.com
