par Joël Jean-Baptiste
Vendredi 20 septembre 2019 ((rezonodwes.com))– C’est une très grande crise, une grave crise dans une plus grande et grave crise encore. Un pays , qui ne vient pas de subir une calamité naturelle (Dieu nous en garde!), qui n’est ni en guerre, ni sous embargo et dont les structures de gouvernance sont en place, mais qui n’arrive pas malgré tout à approvisionner son marché , ses citoyens en un produit aussi indispensable , stratégique que le carburant, ne peut qu’être un pays en faillite.
Au-delà , de la faillite présumée du pays, une crise en forçant les acteurs à réfléchir sur eux-mêmes, leurs comportements, à sortir de leur zone de confort, offre ainsi de grandes opportunités qu’il faut savoir saisir. Sur ce point là en 86, 91, 93, 2000, 2004, 2010, on a préféré passer notre tour.
C’est le moment, par excellence de nous interroger sur l’usage que nous faisons du carburant. Le carburant importé sert principalement au transport, public et privé, à la production d’électricité, publique et privée également et dans une moindre mesure à l’industrie nationale , qui comme vous le savez, est bien rachitique.
Pour la production d’électricité, j’enfoncerai une porte ouverte , en préconisant la réorganisation du secteur tant sur le plan de la production que sur les plans de la distribution et de la collecte du paiement des factures. Avec notre multitude de génératrices, souvent de mauvaise qualité, nous devons avoir très certainement le coût du kilowatt-heure moyen le plus élevé de la région.
Comme dans tous les pays où les gouvernements sont soucieux de leur intérêt national , de la qualité de vie de leurs concitoyens et comme tous les gouvernements sensibilisés, aux questions environnementales, notamment au réchauffement climatique, nous devons diminuer notre dépendance vis-à- vis des énergies fossiles et aller vers l’exploitation de nos ressources naturelles renouvelables, telles les chutes d’eau, le réseau hydraulique, le solaire et l’éolienne afin d’espérer à long terme alléger la facture.
Ainsi nous arriverons non seulement à baisser les coûts du kilowatt-heure produit et consommé tout en mettant à disposition de tous les acteurs de la vie socio-économique la quantité d’énergie nécessaire à leur pleine efficacité ou rendement, sans besoin ni nécessité, sauf cas exceptionnel, de faire l’acquisition de leur propre génératrice.
Dans le transport, je crois que nous devons être aussi le pays de la région avec le prix moyen du Km par personne, parcouru le plus cher et avec la plus mauvaise qualité de transport.
Pour le transport des personnes, le parc de véhicule se compose en une majorité de véhicules anciens, en mauvais état. La grande majorité des voitures et camions qui rentrent dans le pays sont des voitures d’occasion, avec au moins 10 ans d’âge et 100.000 km au compteur. Les voitures publiques ( bus camionnettes tap-tap )sont dans un état des plus catastrophiques. Seul leurs lenteurs et les embouteillages assurent la sécurité des passagers.
Nous devons noter quelques circuits où l’on remarque des minibus et des bus neufs, mais la mauvaise régulation du secteur rend difficile leur renouvellement au bout d’un temps raisonnable. Nous avons remarqué également que quelques compagnies , de boissons particulièrement, ont fait l’acquisition de camions neufs.
Par contre l’approvisionnement en marchandises de l’arrière-pays vers les villes et la capitale, se font dans les conditions les plus périlleuses. Les Madan Sarah ne sont jamais sûres ni d’arriver à temps au marché avec leurs marchandises souvent périssables, ni de dormir sous un toit.
Le mauvais état des routes est cause de nombreux accidents, du ralentissement de la circulation et de la dégradation rapide de tout matériel roulant. Il contribue également à renforcer l’idée que les grosses 4×4 constituent le moyen idéal de transport en Haïti. Face aux embouteillages grandissantes, s’est développée une grosse industrie de taxi-motos.
Mais le rythme de nos importations de véhicules n’ayant pas baissé, de nouvelles routes ne venant pas augmenter le réseau routier, ce qui devait arriver, arriva, même les motos sont prises dans les embouteillages. D’autre part , les chauffeurs de taxi-motos subissent des chômages partiels, parce qu’ils sont aussi nombreux que les passagers. Il en est de même pour les bus, les camionnettes et les tap-tap, beaucoup trop nombreux sur la majorité des circuits. Le parc de voitures publiques est non seulement ancien, en mauvais état, mais trop volumineux.
La voiture est devenue pour la classe moyenne le signe indispensable de leur appartenance sociale, de leurs progrès sociaux etc. D’où ces embouteillages monstres ,de 2 à 3 h pour faire 20 km dans les heures de pointe dans la région métropolitaine. Mais vu leurs difficultés grandissantes à joindre les deux bouts, ils ne peuvent s’offrir , majoritairement, que des voitures d’occasion, consommatrices d’essence, polluantes etc.
A côté de cela, les autorités , l’élite économique et les ONG roulent en gros 4×4, tout confort mais grosses consommatrices d’essence. Vous conviendrez avec moi que le système mérite une refondation totale. Certains de nos amis « économistes » font des raccourcis en réduisant le problème à une question de subvention ou pas de l’essence.
Et font un plaidoyer pro domo, intéressé, en préconisant la suppression de la soi-disant subvention, ou l’augmentation du prix pour le diesel uniquement. Et que font-ils des bus, camionnettes, tap-tap qu’utilisent la grande majorité de la population pour leurs déplacements, et qui roulent au diesel ? Si leur intention est de taxer les plus riches, à mon avis ce sera difficile à la pompe. Il faut mieux envisager d’autres moyens. Le problème est avant tout politique.
L’augmentation des prix à la pompe n’a été que la goutte d’eau qui a fait déborder le vase des, mécontentements, des déceptions, des insatisfactions et des frustrations de la population dans son ensemble, du désespoir des couches les plus défavorisées, celles des bidonvilles et des quartiers populaires. L’incompétence, la cupidité, le cynisme et la mauvaise gestion de nos gouvernants , ajoutés « à la rapacité de leurs alliés du secteur économique, la fameuse élite la plus répugnante du monde, ont fait le reste et érigé la question du prix à la pompe en symbole de notre descente aux enfers.
Nous faisons face à une augmentation exponentielle de la population et une concentration vertigineuse de celle-ci dans la métropole de Port-au-Prince, qui a avalé l’ensemble des communes avoisinantes… de Gressier jusqu’à Montrouis, en incluant les communes de Carrefour, Port-au-Prince, Cité Soleil, Delmas, Pétion-Ville, Tabarre et Croix-des -Bouquets. Un carré d’environ 100 km² qu’on peut réduire à 60 en enlevant la baie de Port-au-Prince, pour une population à transporter d’environ 4 à 5 millions d’individus.
Dans une telle équation, les transports individuels, les petits bus ,camionnettes et tap-tap devaient venir uniquement en complément d’un système de transport de masse, tels un réseau ferroviaire, des trains le long des routes nationales, de Miragoane à Gonaives et des tramways le long de Delmas, par exemple. Il en est de même dans l’agglomération du Cap-Haïtien et des Cayes. Outre l’abaissement très significatif du coût moyen du kilomètre parcouru par personne, nous aurons de multiples avantages dont le désengorgement des centres administratifs, le désenclavement des petites agglomérations, une meilleure occupation du territoire etc ,etc.
Nous ne pouvons parler transport sans un changement de paradigme complet allant des infrastructures, de l’énergie sans penser le cadre réglementaire et administratif. Le département de la Police nationale, communément appelé, Circulation, est on ne peut plus désuet. La corruption et le désordre y règnent en maître.
Certaines fois, la présence de policiers à un carrefour est cause de plus de désordre et d’embouteillage. N’en parlons pas des abus. Des voitures, camions, de véritables poubelles, des dangers publics circulent devant des commissariats, croisent des patrouilles policières, sans être le moins du monde inquiétés. Par contre, l’absence d’une vignette, l’oubli de son permis de conduire peuvent se transformer en saisie, menottes et arrestations.
C’est vers cela que nous devons absolument aller. A la suite du passage du cyclone Dorian, les Bahamas ont souffert en plus des dégâts causés par les vents violents, d’une marée noire dûe à la présence sur ses côtes d’un terminal de stockage et de transbordement d’hydrocarbures. A défaut d’un centre de raffinement, peut-être trop complexe et trop dangereux , vue notre légendaire laxisme administratif, pourquoi pas un centre de stockage et de transbordement d’hydrocarbures… pourquoi pas si cela peut nous aider à faire des économies.
Quand aux désordres, batailles, bousculades, marché noir occasionnés par la distribution du carburant, ce n’est, à mon avis qu’un épiphénomène qui témoigne malgré tout de notre désorganisation sociale et administrative et de notre niveau de précarité sociale.
Voyons voir… puisqu’il n’y a pas d’idées nouvelles, avançons quelques pistes banales. Au niveau d’une ville, agglomération, toutes les distributions se font en même temps. Aujourd’hui, c’est la journée des plaques paires, demain ce sera celle des plaques impaires.
Un comité formé d’un représentant de la police, de la mairie, de la DGI et d’un représentant de l’Anadip donne l’autorisation de remplir des bidons sur présentation des justificatifs….; le matin c’est les transports en commun et autres taxi, le soir les voitures privées; la police assure la sécurité et la circulation autour des stations d’essence….
Pour finir je crois que ce qu’il nous faut particulièrement pour sortir pour de bon, de cette crise, comme de toute crise, est de la vision et des hommes d’état. Sur ces deux points, ces 50 dernières années, il me semble que le pays a été très mal desservi!
Joël Jean-Baptiste
jojeanbaptiste@yahoo.com
citoyen engagé
16 septembre 2019, jour de grève