Les revendications haïtiennes
au cours des derniers mois sont un signal fort lancé aux gouvernants pour
repenser toutes les actions et les initiatives inefficientes et irréfléchies
qui se pratiquaient au pays, depuis plusieurs décennies. La réalisation et la
planification actuelles du carnaval haïtien à Port-au-Prince qui, chaque année,
met en deuil de nombreuses familles, en est un qui n’échappe pas à ce
ras-le-bol.

Port-au-Prince, vendredi 1er mars 2019 ((rezonodwes.com))– De nombreuses vies ont été assassinées, des magasins incendiés, des véhicules privés et publics volés en fumées dans les rues, devant les hôtels de Pétion-Ville, dans des grands magasins et complexes de Delmas et de l’Aéroport, au cours des évènements des 6-7 juillet 2018. Ces revendications populaires, entreprises suite à la décision maladroite et dédaigneuse de l’augmentation du prix de l’essence, allait marquer l’inauguration de la date de renonciation à la zombification et à l’hibernation populaire pour enfin dire non aux pratiques inefficientes et absurdes des gouvernants qui se confortent dans leur bulle officielle, ignorant ainsi les douleurs, les souffrances et les précarités sociales et économiques de cette population croupie dans une misère immonde et abjecte.

Depuis les 6-7 juillet, le
décor a amplement changé à la Capitale, date charnière qui allait donner
naissance à une force vive qui brandit des pancartes pour dire NON aux
injustices, aux inégalités socioéconomiques, à la mauvaise gouvernance, à la
corruption, à l’indécence et à toutes les pratiques aveugles et inefficaces,
soit la marque de fabrique du régime en place. Cette puissante initiative
baptisée PetroChallenge, mise en œuvre par un peuple fier et courageux, dignes
progénitures d’ancêtres immortalisés dans le panthéon de l’histoire du monde
civilisé, a pris de l’ampleur et s’est multipliée à travers tout le pays et à traversé
les frontières, avec le même refrain : Non à la corruption, non à la
mauvaise gouvernance !

Le 17 octobre, puis le 18
novembre, avec des stratégies et des planifications judicieuses, notamment dans
les médias sociaux, des épisodes PetroChallenges encore plus captivantes et
plus époustouflantes que celles organisées, avec une certaine spontanéité, en
mi-juillet 2018, pullulaient et faisaient l’objet de débats houleux à travers
tous les temples de discussions. Récemment encore, les voix stridentes et
aiguës en soprano, alto, basse et ténor de ce géant contrepoids
anti-corruption, sont attendues à travers toutes les rues de la Capitale et à
travers des pays d’outre-mer, pour exprimer leurs désaccords aux tromperies et
aux multiples bluffs de la présidence qui ne puisse honorer ses promesses de
mettre de l’argent dans les poches et de la nourriture dans les assiettes des
familles vulnérables. Du 7 au 18 février, le pays s’est couché et s’est réveillé
quotidiennement dans une peur bleue, dans l’incertitude, dans la souffrance et le
désespoir. Pas d’écoles, pas de transports, pas de marchés, pas de boulots, le
pays était « locked » pendant plus de deux semaines. Les inquiétudes
s’amplifiaient, quand le premier citoyen de la nation, garant de la bonne
marche des institutions, était resté bouche bée jusqu’au 14 février où il
allait présenter une fameuse maladresse à la nation, en guise de cadeau de St
Valentin.

La dépréciation accélérée
de la monnaie nationale, la montée vertigineuse des prix des produits
alimentaires, l’insécurité, le blackout, tous les  indicateurs inquiètent les estomacs et les esprits
de cette population qui n’est pas assurée de son lendemain, mais qui vit dans
un calme apparent, par moment.

Les raisons du « Non » au Carnaval à la
Capitale

La situation sociopolitique
et économique du pays a été déjà très critique depuis le début de l’année, au
point que des financeurs et de nombreux groupes musicaux s’étaient déjà déclinés
quant à leur implication dans la réalisation des festivités carnavalesques. En
ce sens, la firme Sogener avait donné le ton en réorientant les montants de
financement programmé à des projets sociaux au profit de Cité Soleil. Le groupe
select Vwadezil, réputé pour ses excellentes métaphores, exprimant de la
pudeur, de la conscience et de la solidarité aux plaintes de famine et de
misère justifiées dans les luttes populaires, avait jeté l’éponge avant le
lancement officiel des festivités, en promettant d’attribuer les fonds à sa
disposition à un orphelinat.

Les deux semaines pays
locked, avec son lot de retombées négatives, de nombreuses pertes en vies
humaines, des entreprises cambriolées, des pompes à essence incendiées, des vols
annulés, d’énormes déficits d’image et de pertes économiques sèches, estompent
les activités des entreprises publiques et privées. A court terme, des employés
sont déjà mis à pied, les recettes des entreprises ont amplement diminué, les
recettes douanières en pâtissent. Des hôtels disposant de centaines de chambres
et qui fonctionnaient quasiment à plein régime, ne comptaient au lendemain de
l’épisode « pays locked » que des infimes quantités de clients,
situation résultant de la récente décision d’écarter Haïti sur la carte
touristique mondiale. Impuissance, insécurité, incompétence de l’Etat, fragilité
de l’appareil judiciaire, les derniers évènements de deux semaines du mois de
février ont été encore plus sanglants et alimentent les inquiétudes. Les
conséquences vont être certainement très lourdes à moyen et à long termes pour
cette économie déjà très fragile et vulnérable.

S’il est vrai que le
carnaval constitue pour certains pays une occasion de vendre leurs images,
d’attirer le tourisme, d’attirer les projecteurs sur le pays, dans les arts et
la culture tel qu’il se pratique à New York, à Sao-Paulo, avec le moins de
dégâts possible, fort souvent sans perte en vies humaines, sans blessés
graves ; en Haïti, cet évènement n’est pas maitrisée par les  autorités et par les forces  régaliennes. Les lectures des bilans des festivités
carnavalesques en Haïti sont toujours interdites aux cardiaques, aux femmes,
aux enfants et aux personnes au grand cœur. Au lieu d’en faire un évènement
amusant, succulent, jouissif pour permettre à la population de se détendre,
d’en jouir et de se défouler sainement, on y assiste le plus souvent à des
épisodes d’horreur, des drames et des tragédies. En 2013, au Carnaval des
fleurs, on y a enregistré au moins deux morts et un millier de blessés, en 2014,
aux Gonaïves, 2 morts et 400 blessés, en 2015, au moins 18 morts et des
centaines de blessés, en 2018, environ 900 blessés. Il est définitivement intolérable
en ce plein 21e siècle, qu’un pays continue de jouer avec des âmes
humaines, comme s’il s’agissait des dessins animés. Un décès, c’est déjà un de
trop ! Pourtant, à chaque fois que les autorités parlent de carnaval en Haïti,
notamment à Port-au-Prince, on prévoit déjà que les vampires, les escadrons de
la mort feront la fête, car du sang va être coulé, des ventres vont être
« détrippés», des armes à feu, des armes blanches, des piques, des canifs
et des couteaux vont sortir des sacs pour se croiser et se décroiser dans les
foules.

Oui a un carnaval où
règne effectivement la joie, la paix, un climat de confiance et de sécurité.
Mais, NON à un carnaval qui continue de minimiser et de banaliser la vie
humaine, le cadeau divin, le cadeau le plus sacré. Non à un carnaval où les
institutions régaliennes ne puissent fournir la garantie de tout contrôler. Et
en particulier NON, mille fois NON à un carnaval en 2019, où les autorités sont
à genoux, où les entités conjuguent les verbes pessimistes et défaitistes au présent
de l’indicatif, où la lumière et la sécurité du pays sont dans les ténèbres et l’opacité,
où l’argent est absent dans les poches et la nourriture absente dans les assiettes
de la population. Non à des défoulements et des grouillades pour un petit temps
qui conduiront, du train que ça va, a des deuils, des pleurs, des douleurs qui
vont durer des années, voire une éternité.

Temps de prise de
conscience et d’engagement citoyen véritable

Honorables musiciens et
artistes du pays, la population regrette les déficits encourus dans les préparations
à ces évènements et donc le manque à gagner financier et en termes d’image dont
vous êtes l’objet. Mais, la population souhaite que cette énergie galvanisante
pour vous rencontrer et mobiliser toutes vos structures, vos collègues et vos
camarades, soit canalisée vers des réflexions de moyen et de long termes pour
apporter d’importantes contributions à une sortie de crise.

Des bandits garnis
jusqu’aux dents, et peut être mieux que la PNH ont squattérisé les rues de la
Capitale, des bandits internationaux, une toute première en Haïti, ont été capturés
par notre vigilante PNH. Coup de chance énorme, car les structures de la force
de l’ordre ne disposent même pas de matériels adéquats pour mettre en déroute
les petits bandits de Grand’Ravine et de Village de Dieu dont Arnel et co. Donc
défaire des « terroristes » de leur cible, si ce n’est du cinéma
gratuit, en est un miracle. Dans l’état actuel du pays, on ne peut prendre des
risques d’exposer des vies, des jeunes, des femmes, des hommes au Champs de
mars, à des heures nocturnes, dans ce blackout, pendant que la Capitale n’est même
pas sous contrôle aux heures diurnes.

L’année 2019 devrait être
consacrée, année de recul, de réflexions, de discussions et de réorientations
des pratiques économiques et sociales sur tous les plans. Haïti devrait pouvoir
compter sur tous ses fils et toutes ses filles, toutes ses structures
(musicales, intellectuelles, sociales, politiques) dans tous les secteurs, pour
émettre des réflexions et proposer des projets viables et soutenables à la
société pour sortir de ce bourbier économique et social. Du sang de nos frères
a été versé à flot, de nombreuses vies ont été assassinées ! Ce momentum
ne peut être dévolu aux « grouillades », aux émotions et aux
défoulements en pleine rue, certaines fois suicidaires d’ailleurs. Des remises
en questions, de nos pratiques indignes d’humains responsables, s’avèrent
nécessaires pour mobiliser les forces vives de la nation sur de nouveaux
chantiers de croissance et de développement.

Carly
Dollin

carlydollin@gmail.com