Fondateur de la célèbre émission Ranmase, sur Radio Caraïbes, ancien secrétaire général de l’Association des Journalistes Haïtiens (AJH), Jean Samuel Trezil est journaliste et sociologue. Il réside actuellement à Boston

Jeudi 27 juin 2019 ((rezonodwes.com))– Monsieur le Président,

Au nom de l’honneur et de la démocratie, laissez
travailler la presse en demandant à vos partisans de s’abstenir de tout acte
d’intimidation à l’encontre des journalistes.

En tant qu’ancien secrétaire général adjoint de
l’Association des Journalistes Haïtiens (AJH), je me sens interpellé par la
situation de mes confrères et consœurs 
de la presse en Haïti. J’ai comme l’impression qu’ils sont à la merci
d’un pouvoir discrédité et qui devient de plus en plus méchant, car se
sentant  menacé d’être renversé un jour
ou l’autre. Déjà, Monsieur le Président, plusieurs d’entre eux tels Pétion
Rospide et Vladimir Legagneur sont tombés sous les balles assassines des
bandits et, selon la formule consacrée, l’enquête se poursuit.

En effet au moment même où j’écris cet article, des
journalistes comme Lovely Stanley Numa, ancienne journaliste reporter à Radio Vision
2000, Florence Lisene de Signal Fm et de la VOA, Martine Isaac, Lesly Dorcin,
journaliste photographe du Nouvelliste et Richardson Jourdan, de la TNH, battu
le 7 juin, font l’objet de grossières menaces et sont obligés de se mettre
 à couvert en vue de protéger leur vie.

 La Radio Télé
Zénith a été mitraillée, la Radio Télé Ginen a subi des dommages considérables,
car plusieurs voitures ont été incendiées, certains journalistes reporters de
Radio Télé métropole ont subi des menaces dans l’exercice de leur
profession.  On ne peut pas oublier la
Radio Kiskeya qui a été  victime d’un
incendie criminel a la fin de l’année dernière.  Et autant que je sache, aucune mesure concrète
n’a été prise par le gouvernement en vue d’éviter la répétition de ces actes
criminels et barbares.  

Monsieur le Président,

C’est un fait qu’aujourd’hui, des gens malintentionnés
sont en train d’accomplir leur sale besogne au nom de X. Or, jusqu’à nouvel
ordre, vous êtes le Chef,  et rien ne devrait se passer
en bien ou en mal sans l’ordre du chef. C’est du moins ce que j’ai appris durant
ma formation en leadership.

Des ordres viennent donc de quelque part : l’avenir
nous dira la vérité. En attendant, permettez que je vous rappelle cet
axiome : « Les serviteurs zélés sont beaucoup plus dangereux que les
ennemis ». Et les assassins d’aujourd’hui pourraient bien être les
victimes de demain, surtout si l’on prend le temps de jeter un coup d’œil
critique sur les événements de 1986, 1991, et 2004.

Monsieur le
Président
,

Au nom de l’honneur, il est temps de dire autant. Nos traditions
politiques nous prouvent que des sbires sont toujours à la solde  des dirigeants pour exécuter leur sale
besogne. Mais comment est-il possible de défendre la démocratie sans être
démocrate ?

En effet, vouloir garder et gérer le pouvoir s’apparente à
une hantise  pour les dirigeants haïtiens
passés et présents, ce qui crée très souvent et même trop souvent des dérives
visiblement incompatibles avec la démocratie. Les mêmes erreurs et les mêmes bavures
se reproduisent.

Monsieur le
Président,

On ne dirige pas avec la force ou avec la violence, mais
avec la tête, la pensée et une vision partagée. Votre leadership semble avoir échoué
parce qu’avant de devenir Président de la République, vous n’avez pas su appréhender
les évènements qui ont marqué l’histoire de ce pays. Nous sommes une grande
nation  et nous avons un grand
peuple.  Mais ce peuple est fatigué de
vivre dans la misère, la honte, et la pauvreté au point de devenir la risée  du monde.

La terre d’Haïti est la MÈRE de la  LIBERTÉ. Nous avons appris aux autres peuples
du monde le goût de la liberté avec la révolution haïtienne de 1804. Comment donc
vouloir créer l’effroi chez des journalistes dans l’unique objectif de régner
en maitre et seigneur ? Pourquoi leur cacher les informations et éviter
toute transparence dans la gestion des affaires de la cité, alors qu’ils
exercent un droit  constitutionnel
garantissant l’exercice de la profession de journalisme depuis 1987 après de
longs combats ? Les gouvernés sont vos employeurs auxquels il faut rendre
compte de votre intendance, et la presse est ce miroir à la fois utile pour
eux, mais aussi et surtout la balance capable de mesurer votre crédibilité en
tant que premier citoyen.

Balzac affirmait en 1840 : La presse est en
France un quatrième pouvoir dans l’État : elle attaque tout et personne ne
l’attaque. Elle blâme à tort et à travers. Elle prétend que les hommes
politiques et littéraires lui appartiennent et ne veut pas qu’il y ait
réciprocité3. »

Depuis des années, la presse, dans les pays
sous-développés, se heurte à la velléité dictatoriale des dirigeants. Ceux-ci s’empressent
d’étouffer le pouvoir de la parole, considéré comme un quatrième pouvoir à côté
des autres pouvoirs exécutif, législatif et judicaire. Tandis que dans les pays
développés comme les Etats-Unis, le Canada, la France, etc., la presse est pleinement
capable de jouer son rôle de chien de garde de la démocratie. Il n’y a pas
longtemps Mr Donald Trump, le président des Etats-Unis a tenté d’empêcher à un
journaliste de CNN, Jimmy Acosta d’avoir accès à la Maison Blanche pour avoir
posé  une question, la justice lui a
forcé de rétracter.

En Haïti, la liberté d’expression, consacrée par la
constitution de 1987, est  le seul acquis
dérivant du  mouvement de 1986. Elle ne
saurait en aucun cas être  hypothéquée ou
vendue pour un quelconque avantage, et les journalistes ne peuvent pas faire
les frais de dirigeants incompétents, sans scrupule et sans éthique, qui n’ont
aucun sens de la gestion de l’Etat.

Je pourrais évoquer ici le cas de Bob Woodward, un modèle
de journaliste américain d’investigation. Son enquête sur  le scandale du Watergate en 1972 a
pratiquement conduit à la démission du président Richard Nixon. Ce même
Woodward a récemment investigué l’administration de l’actuel président
américain Donald Trump. Son livre est sorti malgré les menaces de la maison
Blanche et les vaines tentatives  de
bloquer sa publication. La presse,  M. le
Président, est incontournable dans toute démocratie.

Monsieur le Président,

Au nom de l’honneur, je vous le redis. En essayant de bâillonner
la presse avec les méthodes archaïques des anciens régimes, vous empruntez une
mauvaise voie. Comme on dit aux USA : « Do not enter », (n’entrez pas). En 2019, cette voie est interdite ! Autrement, vous allez
enfoncer le pays dans la dictature et les conséquences seront fatales pour
votre présidence.

Monsieur le Président,

 Le comportement de
vos supporters est suspect dans les actes contre les journalistes. Que
voulez-vous laisser comme héritage ? Comment voulez-vous que l’histoire
vous juge au terme de votre passage à la suprême magistrature de l’Etat que
vous semblez tant chérir ? Le leader n’est pas appelé à terroriser ses
adeptes, mais plutôt à leur procurer la sécurité, leur inspirer la confiance et
les conduire vers un destin meilleur.

Monsieur le Président,

Vous n’avez pas su combler les vides laissés par vos prédécesseurs,
ne serait-ce qu’en satisfaisant le quart des attentes d’un peuple  assoiffé de justice et de mieux-être.  Il est vrai que vous avez hérité d’un lourd
tribut. Mais il est évident que sous votre administration, le peuple s’enlise visiblement
dans la crasse. Malgré vos belles promesses, l’Haïtien est aujourd’hui déshumanisé.
Face aux vains espoirs, aux illusions trompeuses, nos jeunes,  laissés pour compte, émigrent chaque jour
vers d’autres rivages, et s’éparpillent un peu partout sur la planète Terre.

Monsieur le Président,

Au nom de l’honneur, lorsque vous vous mettez à table avec
votre famille, pensez-vous à vos frères et sœurs haïtiens qui ne trouvent pas
de quoi manger ou dorment à la belle étoile ou sous des abris de fortune. Mais
hélas, votre promesse d’organiser le procès des dilapidateurs n’était que fallacieuse.
Si au moins, l’Etat haïtien pouvait récupérer une partie des milliards volés de
Petro Caribe, le peuple aurait pu
souffler un peu.

Donnez donc une chance aux journalistes et laissez la
presse faire son travail dont  vous êtes
un des grands bénéficiaires. Car il y a de cela 33 ans, personne, y compris
vous, n’aurait jamais pensé à briguer la présidence d’Haïti.

C’est pourquoi je voudrais vous laisser avec un mot
d’Albert Mohler, actuel président Southern Baptist Convention,  l’une des plus grandes organisations
évangéliques aux Etats-Unis, qui a écrit dans 
son livre, La Conviction de Diriger : « Les leaders qui n’ont pas d’intelligence
éthique conduiront ceux qu’ils dirigent vers une catastrophe. Quant à ceux qui
manquent d’intelligence et de conviction, ils ne pourront pas diriger avec foi
et fidélité, ce qui est un désastre pour les leaders chrétiens 
».

Je souhaite qu’en tant que Leader national, vous  compreniez la gravité de la crise et que vous
fassiez le bon choix en ce temps de grand désastre pour un pays comme Haïti.

Boston, Massachusetts, le 26 juin 2019

Jean-Samuel Trezil,
Sociologue, Journaliste
jstrezil@gmail.com
Tel: 617-2855106
6/25/19