
Telle une grossesse ectopique en perdition, causant l’inquiétude, la peur, la frustration, l’exaspération, l’aberration, l’exagération ; on sait tôt ou tard, par césarienne ou par une couche miraculeuse, le trop-plein de la catastrophe des instituts d’enseignement supérieurs (IES) va renverser.
Dimanche 26 avril 2020 ((rezonodwes.com))– Éperdus dans une risquophilie effrénée, il suffit à la capitale d’une superficie de quarante (40) mètres carrés, soit une surface équivalant à quatre chambres à coucher et d’une dizaine de prétendus professeurs au profil polyvalent, sans nécessairement avoir achevé leurs diplômes universitaires, pour que des gens sans état d’âme, sans scrupule, sans révérence pour les institutions régaliennes de la République, construisent, ameublissent, baptisent et mobilisent leurs «universités».
Devrait-on attendre qu’une catastrophe physique se produise pour que le ministère de l’éducation nationale vienne se plaindre que tel institut n’était même pas légalement enregistré dans sa base de données pour fonctionner en tant qu’une université et qu’il n’en est pas responsable ? Par la négligence et l’incompétence des dirigeants sans science et sans conscience, quinze âmes innocentes furent consumées et carbonisées en une soirée cauchemardesque à Fermathe en guise de cadeau de Saint Valentin à la mère patrie. Après ce que le feu génocidaire vient de faire à Pétion-Ville, si les citoyens ne se soulèvent pas, ce qu’ils ne sont pas des hommes et des femmes.
Bien évidemment, des catastrophes immatérielles avec autant d’effets pervers pour les jeunes et leurs parents se sont déjà produites, quand on sait qu’à la fin de leurs études de quatre ou de cinq ans, les diplômes des piètres écoles de formation supérieure ne sont pas reconnus par l’État. Conséquences : impossibilités de couronner les études par des examens officiels ou par l’étape du social, particulièrement pour ceux et celles qui sont dans le champ de la santé. Difficultés pour les autres licenciés de pénétrer le marché du travail, encore moins de bénéficier de programmes de bourses d’études, car dans de nombreux cas, exigences sont faites pour que les diplômes soient légalisés et donc validés par des instances de l’État. Le passage de l’académique au professionnel pour un grand nombre d’étudiants se résume ainsi à décrocher la lune de sa résidence officielle.
Au lieu d’assurer de meilleurs niveaux de vies et leur mobilité sociale, à l’issue de leurs cycles d’études «universitaires» qui requièrent de monstres sacrifices financiers et intellectuels, ces structures d’imposture, sans armatures et de peu de culture qui violent la confiance des diplômés et celle de leurs parents, torturent et récompensent les efforts et les dévouements de nos progénitures par des déceptions, désillusions, frustrations et gaspillages gigantesques.
Ce déclin irritable et incommensurable est imputable aux responsables de l’État
L’État n’est-il pas le protecteur du citoyen ? L’État ne devrait-il pas exercer des fonctions d’avant-gardistes pour protéger la dignité, les biens, les vies et assurer le bien-être de ses fils et ses filles ? La sécurité, la justice, l’équité, la stabilité, l’équilibre social, la protection, le bien-être collectif, une éducation de qualité et des services de santé adaptés, sont l’apanage de l’Administration Publique. Même quand le pourvoyeur du service d’utilité publique appartiendrait au secteur privé, il a toujours des comptes à rendre à l’État selon des références, des cohérences, des séquences et des fréquences bien établies. Sinon, des sentences avec véhémence hypothéquant la licence et l’existence de l’entité se mêleront de la partie. Défenseur, acteur, animateur, protecteur du bien-être de tous, possesseur des clés de la Cité, détenteur du monopole de la violence, voilà pourquoi tous les secteurs de la vie nationale sont coiffés par au moins une instance de régulation de l’État, qui est le garant de la bonne marche de toutes les institutions du pays.
Ainsi, les ministères et les organismes autonomes au service de l’État ne devraient pas afficher des comportements de pompiers ou de laisser-faire pour par la suite intervenir en aval dans le traitement des dossiers avec la plus grande légèreté ou la plus grande sévérité. Par exemple, c’est une absurdité qu’un citoyen doive payer des régularisations pour des stupidités d’un officier d’état civil qui inscrit son nom et sa date de naissance dans des incohérences flagrantes dans les registres des archives nationales. Il ne fait aucun sens non plus que l’État laisse fonctionner des entités pendant quatre ou cinq ans, sans licence, sans prestance, sans expérience, sans résidence, puis les bloquent dans des processus d’enregistrements à des examens officiels. Par ses attributions régaliennes, l’État doit plutôt intervenir en amont afin d’éviter la victimisation des familles et des institutions.
Qu’il soit de mauvaise ou de bonne foi, l’investisseur potentiel qui caresse le rêve d’explorer un secteur économique ou social est censé recevoir des informations et des encadrements de l’État. Par des approches persuasives, dissuasives et coercitives, l’aspirant doit pouvoir décider en toute liberté d’entreprendre ses projets avec toutes les sanctions et les risques qui vont avec. Le paradoxe est que l’État est à la fois pyromane, car il y met le feu lui-même et il est un mauvais pompier qui ne privilégie pas des approches préventives pour éviter les chaos.
En plus de science pour appréhender les contours des missions qui leur sont dévolues dans la dialectique, la raison et l’objectivité, les administrateurs publics doivent également interpeller leur conscience en vue de faire appliquer les principes qui garantissent le bien-être et la protection du citoyen.
Quand des enfants de la République passent de multiples nuits blanches, défient aux sorties et aux rentrées les blackouts, les risques de vols, de viols et les sons balistiques de l’insécurité pendant des années et qu’en retour ils ne peuvent rentabiliser les investissements de leurs parents en raison de blocages administratifs dont ils ne sont pas responsables, l’État devrait trouver un modus vivendi et en même temps prendre des mesures drastiques pour éviter de réitérer de telles dérives.
Amplification de la dégénérescence suite au séisme
Plus d’une quarantaine de disciplines sont enseignées au sein des 181 instituts d’enseignement supérieur (IES), avec une forte concentration dans les domaines des sciences administratives, la comptabilité, la finance, l’informatique, les langues et le marketing, nous révèle une étude de Phareview portant sur le secteur. Les analystes du Groupe de travail sur l’éducation et la formation (GTEF) y voient pour leur part des redondances ainsi que des problèmes d’harmonisation qui ne peuvent être cernés par des approches d’équivalence bien définies entre les institutions.
En 2014, de la liste des IES fournie par le MENFP dans le cadre d’une enquête sur la formation supérieure en Haïti, réalisée par la firme PhareView, 63 n’avaient pas pu être physiquement localisés. Le séisme du 12 janvier 2010 pourrait en être la raison à cause des changements d’adresse et des fermetures de ces établissements qui fonctionnaient d’ailleurs, pour la plupart, dans des précarités infrastructurelles. Un rapport de l’UEH, rédigé par le professeur Jean-Marie Raymond Noël en mai 2011, a fait état de l’effondrement ou la dégradation de 70% des bâtiments de l’UEH au sein de l’aire métropolitaine de Port-au-Prince. Des équipements et matériels de laboratoire et des bibliothèques avaient subi des dommages importants.
Malheureusement, les statistiques relatives aux établissements privés d’enseignement supérieur ne sont pas officiellement disponibles ; mais, il ne fait l’ombre d’un doute qu’ils étaient profondément touchés par cette catastrophe naturelle qui avait mis en deuil des centaines de milliers de familles. Les rares archives d’institutions publiques et non-publiques, les bibliothèques et collections d’œuvre d’art avaient disparu. L’inventaire de l’effondrement du palais présidentiel, du palais de justice, de la cathédrale, des ministères, églises et écoles, donne le flair du désastre physique expérimenté au sein des IES également. Des professeurs, étudiants, doyens et des membres du personnel administratifs y avaient aussi laissé leur peau.
Par la prolifération et la profusion des missions d’ONG et d’institutions caritatives qui envahissaient le pays en dehors des principes de régulation, des édifices fissurés ont été bricolés, rafistolés et rapiécés pour camoufler l’ouïe, la vue, l’odorat, le goût et le toucher. Certains accueillaient les cours sous des tentes; et d’autres ont été reconstruits dans la douleur. De toute façon, aucune solide collecte de données ne semble avoir été planifiée pour actualiser les statistiques du secteur. Le recensement décennal devant être organisé par l’IHSI affiche aujourd’hui un retard exagéré de plus de dix-sept ans.
En vertu de la crise de gouvernance qui sévit à cet institut vital dans la collecte et l’analyse des données socioéconomiques, « locked » depuis novembre 2019, la mise en œuvre des politiques publiques efficientes, basée sur des statistiques démographiques et sociales à jour, n’est pas pour demain. De surcroît, la prolifération des armes et la recrudescence des actes de kidnapping ne facilitent pas des échanges sereins et fructueux entre des agents enquêteurs et les ménages frustrés par les conditions de vies déplorables que leur réservent des gouvernants sans vision et sans leadership.
Une palanquée de programmes sans équivalence
Les programmes de l’’offre d’enseignement supérieur en Haïti ne facilitent pas des approches d’équivalence, contrairement à la façon dont cela se passe au sein des autres universités de la planète. Par exemple, un étudiant en science économique qui a déjà fréquenté l’UNIQ ou la FDSE est astreint à reprendre les mêmes cours de Microéconomie ou de Macroéconomie s’il désire poursuivre un autre diplôme à l’UNDH en Comptabilité ou tout autre champ disciplinaire connexe. Même entre les facultés coiffées par l’UEH l’idée d’accréditation des cours ne peut s’implémenter. D’ailleurs les contenus des cours ne sont pas homogénéisés. D’un professeur à l’autre, le syllabus, s’il en est, varie largement puisque les facultés évoluent de manière disparate les unes par rapport aux autres, même quand elles offrent des programmes de premier cycle dans les mêmes domaines.
Cette absence de la volonté de standardisation du cursus pose des challenges aussi pour les universités étrangères dans le cadre de l’analyse des dossiers d’application des étudiants Haïtiens pour la poursuite de leur formation aux deuxième et troisième cycles. Qu’il soit au Nord, au Sud ou au Centre, fréquentant une « Ivy League » ou une université de classe moyenne, un étudiant de premier cycle reçoit la même formation que ses homologues. Paradoxalement, même les moyennes à l’université en Haïti ne garantissent pas des lignes de démarcation entre les étudiants. Dire que votre relevé de notes totalise une moyenne de 85 sur 100 n’est pas suffisant. Il faut aussi incorporer dans les appréciations, l’institut de formation d’un potentiel candidat dont les dossiers sont soumis à être scrutés par des jurys de sélection qui doivent faire la bonne décision de choisir les meilleurs candidats. Cela existe bien évidemment dans tous les systèmes de formation, mais les niveaux des écoles sont soumis à des principes de transparence de telle sorte que les écarts entre deux étudiants issus de deux écoles différentes puissent être saisis avec précision.
En plus du problème d’équivalence, il se pose également des soucis dans les systèmes d’évaluation qui vacillent d’une promotion à l’autre, d’une école à l’autre et d’un professeur à l’autre. Des réformes solides sont censées incorporer les aspects physiques et immatériels en vue d’adresser les problèmes de l’université en Haïti dans toutes ses dimensions.
L’avenir d’un pays ne se construit pas dans l’imposture, l’usurpation et l’improvisation à travers des boules de cristal. Tant vaut l’école, tant vaut la nation. Un changement de tendance dans la perspective d’emprunter les sentiers du développement, la justice, l’équité et l’inclusion sociale passe par l’assise, le contrôle et le renforcement de la formation primaire, secondaire et tertiaire.
Carly Dollin
carlydollin@gmail.com