Rezo Nòdwès vous invite à lire « La Méprise« , un texte de Margaret Papillon. Margaret Papillon a écrit son premier roman à l’age de treize ans. Cette auteure à succès est maintenant classée parmi les écrivains haïtiens les plus prolifiques
LA MÉPRISE
L’atmosphère du bureau lui était devenue
insou- tenable. Les boutades et les rires de ses collègues lui paraissaient
bien fades. Lui qui aimait tant rigoler avec eux, n’éprouvait aucune joie à le
faire ce jour-là.
Par deux fois, Florence, la secrétaire,
lui demanda s’il était sûr que tout allait bien. « Bien sûr, bien
sûr ! », avait-il répondu hâtivement sans vraiment la convaincre. En
fait, elle en était si peu persuadée, qu’elle l’avait suivi du regard tandis
qu’il pénétrait dans son bureau dont il heurta violemment la porte qu’il avait
omis d’ouvrir complètement.
Quand il eut refermé celle-ci derrière
lui, il s’affala sur sa chaise, brusquement fatigué de jouer au bon- homme
comblé et heureux de vivre.
Sur son bureau, la photo de Mickaëlle lui
souriait. Il s’en saisit, fit mine de l’enfermer dans un tiroir quand il
changea brusquement d’idée. Ce simple geste pourrait bien trahir ses états
d’âme et cela il ne le voulait pas. Il remit la photo à sa place et caressa
même l’encadrement en lui tapotant dessus comme on le ferait pour un enfant
qu’on chercherait à endormir.
Il s’empara de quelques dossiers sur
lesquels il aurait dû avoir planché depuis une semaine déjà, mais l’entrain lui
manquait. Il les feuilleta un instant et se rendit compte que leur seule vue le
déprimait.
Il fit le geste de décrocher le téléphone
puis se ravisa, ne trouvant pas de prétexte valable pour appeler Mickaëlle
qu’il venait juste de quitter.
Il appela la secrétaire par l’interphone
et lui intima l’ordre de ne le déranger sous aucun prétexte. Ce faisant, son
regard croisa à nouveau celui de sa fem- me souriant sur la photo.
D’un geste qui trahissait sa nervosité, il
la retourna de manière à ce qu’elle fît face à la porte d’entrée.
Cinq ans, cinq ans déjà depuis leur mariage
et il l’aimait comme aux premiers jours de leur rencontre.
Aux dires d’un ami, au bout d’un an de
mariage, ou deux, au mieux, le désir s’émoustillait et la routine s’installait
bien vite entre les époux. Il généralisait, sans aucun doute, car en ce qui les
touchait, Mic- kaëlle et lui, il se trompait lourdement. Au contraire, il
trouvait plus plaisant, plus agréable, plus satis- faisant de faire l’amour à
une femme dont on con- naissait les moindres désirs et qui vous rendait la
pareille.
Elle était si belle, sa Mickaëlle. Regard
envoûtant, rayonnante de beauté, agrémentée d’un sourire séduisant, captivant
même. Elle irradiait. À croire qu’elle incarnait toute la grâce du monde. – exagérait-il,
la voyant à travers ses yeux d’amoureux ? – néanmoins, il y avait une
ombre à leur bonheur : ils n’avaient toujours pas d’enfants. Après
plusieurs visites chez le médecin le verdict était tombé comme un
couperet : leur couple avait 95% de probabilité de rester stérile. Depuis
lors, ils vivaient accrochés aux 5% de chances qui leur restaient.
En maintes fois, il voulut persuader
Mickaëlle d’adopter un enfant, mais elle repoussait toujours à plus tard cette
option, désirant plus que tout garder son optimisme et sa foi en Dieu qui ne
saurait qu’exaucer ses ferventes prières. De là, ses fréquents pèlerinages à
Higuey, en République Dominicaine. Elle avait mis la Vierge dans la confidence.
Était-ce à cause de cela que sa femme
semblait lui échapper ces temps derniers ? Il ne comprenait plus rien à
son comportement. Visiblement elle lui cachait quelque chose. Elle sortait
fréquemment sans mentionner sa destination, restait absente deux ou trois
heures d’affilée et était toujours réticente à expliquer la cause de ses
absences répétées.
Il avait remarqué qu’avant de sortir elle
portait un soin particulier à sa toilette, se parfumait outre mesure et
fignolait son maquillage qui brillait d’un éclat tout en subtilité. Cela le
rendait malade. « Elle a un amant ! », se disait-il, malheureux.
Cette soudaine aversion qu’elle ne pouvait
réprimer quand il voulait lui faire l’amour concourait à raffermir ses doutes.
Alors que très récemment encore ils vivaient un climat passionnel exaltant. À
quoi attribuer cette soudaine absence de désir ? Son manque d’entrain
évident le plongeait dans un gouffre aux profondeurs abyssales.
Apeuré et totalement désarçonné, il ne
trouva pas mieux que de lui forcer quelque peu la main. Il finissait par la
convaincre à coups de baisers prolongés et de caresses affolantes. Et là
encore, il croyait percevoir chez elle une réticence à peine tangible à se
laisser aller comme si ce fait la rendait coupable d’une quelconque faute. Une
sensation terrible qui lui minait l’existence.
Déjà, la jalousie l’aveuglait et lui
donnait des idées de meurtre. Malheur à celui qui oserait toucher à sa
bien-aimée ! Il n’en dormait plus, passant la nuit à lui jeter de ces
coups d’œil qui, il l’espérait, sauraient lire dans les pensées de la belle
endormie, ou visiteraient son inconscient ou encore le domaine privé de ses rêves
et de ses fantasmes pour lui rapporter les preuves de son infidélité. La
souffrance et le doute ruinaient à petit feu son existence jusque-là fort
agréable.
C’était peut-être Jean-Pierre le coupable.
En maintes fois, il avait surpris le regard de son ami d’enfance s’attarder sur
Mickaëlle. En vérité, rien d’étonnant, avec sa silhouette tout en finesse.
C’est certain qu’il la trouvait à son goût. Il ne ratait jamais une occasion de
la complimenter soit sur une nouvelle robe, soit sur une nouvelle coupe de cheveux,
d’autant plus que sa femme à lui paraissait fadasse ; il est vrai qu’elle
devait s’occuper de sa petite marmaille. Quatre enfants par les temps qui
courent, ce n’est pas rien ! Tandis que Mickaëlle, libre de disposer de
ses journées, passait des heures chez le coiffeur et dans les boutiques de
mode. Elle était belle à croquer.
« Malheur à elle si elle me
trompe ! », répéta-t-il, entre ses dents, en se levant pour aller se
poster à la fenêtre de son bureau.
Il regarda le va-et-vient des passants
dans la rue, vit des amoureux rire ensemble bras dessus, bras dessous et une
terrible nostalgie l’étreignit. Il se rappelait ses parties de fou rire avec
Mickaëlle, leur complicité, leurs discussions plus enrichissantes les unes que
les autres. Il admirait tant sa spiritualité, son sens aigu de l’humour. Ô
Dieu ! Comme il l’aimait ! Jamais il n’accepterait qu’un autre la lui
ravisse. Cette seule idée le rendit quasiment fou.
Il prit brusquement la décision d’aller
vers elle. Il avait tant besoin d’être rassuré. Il voulait la prendre dans ses
bras, la bercer pour l’entendre dire ces mots d’amour qui briseraient le cercle
infernal de ses soupçons.
Il attrapa sa veste et partit en trombe
sous le regard ahuri de Florence qui, somme toute, le trouvait très, très, très
bizarre.
Il conduisit comme un fou, en se répétant
tout au long du chemin « Je l’aime, je l’aime, plus que tout. Je suis
impardonnable. J’ai été ignoble d’avoir pu douter d’elle, même une fraction de
seconde. Je vais passer lui acheter des fleurs pour qu’elle me pardonne mon
affreuse suspicion, même si elle est loin de s’imaginer mes états d’âme. »
Arrivé à Laboule, une demi-heure plus
tard, il s’engagea dans la rue qui menait à son domicile le cœur presque léger.
De loin, il admira cette superbe maison qu’il avait offerte à sa femme pour
fêter leur quatrième année de mariage. Elle était exactement comme Mickaëlle
l’avait rêvée. Pas trop grande, sur un vaste terrain, et surtout, elle était
sur un seul palier. Mickaëlle ne voulait pas d’escaliers en prévision des
enfants à venir.
Au moment de pénétrer dans la cour, il
aperçut un « quatre par quatre » de Nissan noire aux vitres fumées en
stationnement dans le garage. Son cœur se mit à galoper dans sa
poitrine. Sa gorge s’assécha et il sentit ses tempes prêtes à éclater. Ce tout
terrain, cette Pathfinder appartenait bien à Jean-Pierre. « Ah, le fumier !
Il va me le payer. C’est bien lui le coupable. Le fait pour lui d’être
gynécologue ne lui conférait pas le droit de toucher à la femme des autres hors
clinique ! »
Il fit un virage à trois cent soixante
degrés, faillit renverser deux cyclistes et repartit sur les chapeaux de roue,
craignant d’être vu par un quelconque voisin. Alors, ça là, ce serait
l’humiliation suprême. Le cocu magnifique refusant de déranger sa femme
lorsqu’elle se fait conter fleurette par son amant.
Il passa une autre demi-heure à errer dans
les rues de la ville, roulant à tombeau ouvert. Cela lui donna l’impression de
réfléchir aussi vite qu’il se déplaçait.
Comme pour lui donner raison, il trouva
une idée lumineuse. Il reprit le chemin du bureau.
Florence le vit revenir semblable à un
boulet de canon et cela la rendit de plus en plus perplexe.
« Je ne veux surtout pas qu’on me
dérange ! », tonna-t-il sans même la regarder.
Il ne disait que ça depuis ce matin,
pensa-t-elle en fixant la porte close derrière lui, avec deux points
d’interrogation en lieu et place des pupilles.
Ce qu’elle ne voyait plus par delà la
porte, c’est l’homme rendu quasiment fou par la jalousie. Il n’arrivait même
plus à contrôler ses gestes, renversant tout sur son passage : une chaise,
une lampe de bureau, plusieurs dossiers accumulés sur son ordinateur. Il maudit
ceux-là en leur lançant, pour se soulager, un formidable coup de pied, arpenta
la pièce en lissant des deux mains ses cheveux qu’il devinait hérissés sur sa
tête. Il s’installa sur son siège, décrocha le téléphone, puis raccrocha
aussitôt. Tous ses gestes reflétaient une profonde turbulence et un intense
combat intérieur.
Il se remit debout, fit un long exercice
respiratoire en s’aidant de ses bras. Puis, d’une main tremblante, décrocha à
nouveau le combiné et composa le numéro de son domicile. Son cœur battait à
grands coups dans sa poitrine. Il avala douloureusement sa salive, sa gorge
était sèche.
La ligne était « occupée ». Il
raccrocha avec une rage qui fit trembler ses nombreuses plumes et des feuilles
de papier qui vivaient jusque-là tranquille- ment posées sur le sous-main.
Il ne se passa qu’une demi-douzaine de
secondes environ quand l’homme répéta son geste, s’attendant encore à entendre
une opératrice anonyme lui rabâ- cher d’une voix atone : « Tous les
circuits sont occupés pour le moment, veuillez rappeler ultérieurement ! »
Mais à son grand étonnement, il entendit la sonnerie du téléphone ronronner à
son oreille. Ses mains tremblèrent.
Après cinq coups, le garçon de cour lui
répondit que Madame venait juste de sortir accompagner du docteur.
Voilà ! C’est justement ce qu’il
voulait entendre. La chasse à l’homme allait commencer.
Il s’assura que son revolver, tiré de son
coffre-fort, était bien chargé, l’enfonça dans la poche intérieure de sa veste
qu’il referma précautionneusement afin que personne n’en soupçonnât la présence
et repartit en trombe.
Pour la première fois, il estima que ce
fut une vraie chance qu’il n’y eût qu’une seule route à mener à Laboule (ce
fait en général le mettait en rogne, aujourd’hui il exultait). Là ! il
allait les tenir en flagrant délit, menacer l’audacieux de son arme, provoquer
chez lui une trouille qui le découragerait de vouloir boire dans la coupe des
autres.
Il était déjà à proximité de Boutilliers
quand il se retrouva face à face avec la Pathfinder noire aux vitres fumées qui
roulait à une allure régulière. « Ah ! Nos deux pigeons sont
tranquilles, ils me croient au bureau ! » grommela Frantz sur un ton
rageur. Ils vont avoir la surprise de leur vie ! »
Sans plus réfléchir, il fit demi-tour et
se lança à la poursuite des infidèles, décidé à leur donner une leçon
mémorable.
Il leur colla tant et si bien aux talons
que les occupants de la 4 x 4 finirent par sentir sa présence.
Pris de panique, pressentant un quelconque
dan- ger, ils accélérèrent à leur tour. Visiblement, cet homme, lancé comme une
furie à leur trousse, ne pouvait en aucun cas leur vouloir du bien.
Une course effrénée s’en suivit, digne
d’un scé- nario Hollywoodien à faire pâlir Mel Gibson et Eddy Murphy.
Mais, la pellicule ne se déroula pas comme
prévu. Un poids lourd, sorti on ne sait d’où, brouilla les cartes. La 4 x 4 fit
de son mieux pour l’esquiver, mais elle fut emportée par le poids de ses
accélérations intempestives.
Le choc fut violent et occasionna quelques
rebon- dissements spectaculaires de la Pathfinder. Le chauffeur tenta une
manœuvre désespérée pour éviter le pire, mais ne parvint qu’à aggraver son cas.
La voiture fit une dernière embardée puis fonça tout droit vers le ravin qui
lui faisait face, comme attirée par le vide. Frantz la vit faire plusieurs
tonneaux puis s’immobiliser au fond du précipice, totalement écrabouillée,
aplatie.
« Mon Dieu, Mickaëlle ! »
Frantz, paralysé par l’effroi, avait suivi
la scène dans toute son horreur.
Les curieux occupaient déjà tout l’espace.
Ils étaient sortis de toutes parts comme des fourmis, envahissant les lieux en
un rien de temps et devisant sur les faits. Un badaud s’adressant à la foule se
tourna vers Frantz et montra celui-ci du doigt.
Coi de saisissement, hébété de souffrance,
Frantz s’esquiva des lieux tel un voleur, le pied tremblant sur la pédale de
l’accélérateur et le cœur battant à grands coups dans sa poitrine étreinte par
une sourde angoisse ; se demandant si sa femme avait trouvé la mort dans
cet accident qu’il avait lui-même provoqué. Quel désastre ! Le pire
c’était de ne pas pouvoir s’attarder pour la secourir au cas où elle aurait besoin
d’aide, redoutant d’être lynché par la foule après s’être fait reconnaître par
les chauffeurs de camion croisés sur la route lors de sa poursuite mémorable.
Il lui était impérieux de fuir tout de suite, sans quoi les amateurs de loterie
s’empresseraient de noter son numéro d’immatri-culation pour pouvoir jouer à la
borlette dans la soirée. Sûr, qu’ils iraient colporter l’avoir vu
prendre en filature la 4 X 4 comme un dingue. Aucun tribunal ne pourrait jamais
lui accorder clémence dans ces conditions.
La mort dans l’âme, totalement abasourdi,
atterré par le choc, il fit le chemin du retour comme un zombi, ne se souvenant
même plus de ses faits et gestes.
Il arriva à son entreprise comme par
miracle. Ah ! La vie lui avait joué un drôle de tour aujourd’hui. Sa femme
adorée, morte par la faute de sa stupide jalousie.
Il éprouvait un profond dégoût pour
lui-même. Ses mains, agrippées encore au volant, tremblaient et son front
ruisselait de sueurs froides. En quelques secondes, sa vie avait basculé. À qui
pourra-t-il confier ce lourd secret ? Comment allait-il être ca- pable de
vivre avec le poids de cette faute sur ses « frêles » épaules. Comment
expliquer ça à ses beaux-parents quand ils seraient déjà courbés, cassés par le
chagrin ? Mickaëlle, morte ! Absolument inconcevable. Frantz
descendit de voiture comme un automate.
Il traîna les pieds jusqu’à son bureau, totalement
hébété de souffrance. « Je ne veux être dérangé sous aucun prétexte ! »,
lança-t-il en passant à Florence qui commençait à s’habituer à cette rengaine.
Il s’enferma pour être seul avec sa peine.
À l’abri des regards indiscrets, il donna libre cours à ses émotions, pleura
inlassablement sur la vie plate et morne qui l’attendait sans Mickaëlle.
C’était comme si tout d’un coup toutes les lumières s’éteignaient sur son
existence. La mort dans l’âme, il sanglota des heures durant en se demandant si
un suicide ne s’avérait pas être sa seule porte de sortie. Ne pas survivre à
Mickaëlle, quel baume sur ses blessures !
Dans un état d’agitation extrême, il
tourna le bouton de la radio, voulant en savoir plus sur le drame. Très vite,
il regretta ce geste ; le speaker de Radio Métro, de sa voix gutturale,
relatait le triste accident en ces termes : « Un jeune couple, dont
on ignore encore l’identité, a trouvé la mort ce matin non loin de la station
d’essence de Pèlerin, dans des circonstances non encore élucidées. Toutefois,
des témoins affirment avoir vu un suspect s’éloigner à vive allure des lieux de
l’accident, après s’être attardé quelques minutes pour s’assurer de son
forfait. Une poursuite qui avait commencé quelques kilomètres plus haut, –
selon des témoins oculaires –, se termi- nait de manière terriblement tragique
et on se de- mande jusqu’où ira cette insécurité installée dans le pays depuis
quelques années ? La Police, comme d’habitude, arrivée sur les lieux
plusieurs heures plus tard a promis une enquête sérieuse. Nous espérons qu’elle
tiendra parole pour une fois, car la population, fatiguée de leurs vaines
promesses, réclame la démission du commissaire en chef qu’elle juge incapable
de freiner ces actes de banditisme plus que fréquents. De plus, elle exige
également une augmentation tangible de l’effectif policier dans les rues pour
contrecarrer les agissements de cette mafia qui sème le deuil en attentant à la
vie de paisibles citoyens. Nous vous remercions, Mesdames et Messieurs, d’être
à l’écoute de Radio Métro et nous vous rappelons que notre prochain flash
d’information sera diffusé dans une demi-heure. »
Dans la tête de Frantz se déroulait un
court métra- ge intitulé « cauchemar », dans lequel le quotidien le
plus lu de la capitale titrait avec une photo d’identité à l’appui :
« meurtre passionnel prémédité sur la route de Kenscoff. Le dénommé Frantz
Bellande, un honnête citoyen, propriétaire d’une riche entreprise de
construction, commet un crime passionnel en assassinant sa femme et l’amant de
celle-ci dans un moment de folie… »
Non ! Plutôt mourir que de voir cette
ignominie, cette infamie étalée dans les journaux. Sans plus réfléchir, Frantz
tira son revolver de sa poche et le colla à sa tempe. Ô, que la mort lui
paraissait douce ! Son désespoir lui insufflait soudain la force
nécessaire pour mettre fin à ses jours. Il disait déjà adieu à sa chère mère
qu’il adorait. Celle-ci allait connaître son plus gros chagrin en apprenant le
suicide de son fils. Pouvait-il partir sans lui expliquer les raisons de son
acte barbare, sans se disculper ?
Frantz retarda son geste, pour écrire
quelques lignes à la seule femme qui aurait pu comprendre son désespoir et lui
pardonner son égarement.
À ce moment précis, la porte de son bureau
s’ouvrit avec fracas pour laisser apparaître une Mickaëlle radieuse, survoltée,
que la secrétaire essayait vainement de retenir.
Frantz dissimula rapidement le revolver
dans son tiroir, incapable d’en croire ses yeux.
« Frantz chéri !, s’écria-t-elle
en se jetant au cou du malheureux. J’ai une grande nouvelle à t’annoncer. JE SUIS ENCEINTE ! Oui, tu as bien compris EN-
CEINTE. Jean-Pierre est venu jusqu’à la maison m’apporter le résultat du test,
incapable lui aussi de contenir son enthousiasme. Ô, mon Dieu ! Quelle
merveilleuse nouvelle, cinq ans dans l’attente de ce jour ! Il est enfin
arrivé. Je ne t’ai rien dit de mes démarches, ne voulant pas te voir déçu à
nouveau. Mais cette fois-ci, c’est pour de bon. Le traitement a marché. J’avais
une telle hâte de t’annoncer cette grande nouvelle que je n’ai pas jeté un coup
d’œil à ce grave accident sur la route, moi qui suis d’habitude si
curieuse. »
Elle parlait d’un trait sans même
reprendre son souffle, quand elle se rendit compte, tout à coup, qu’il n’avait
pas l’air de la suivre, puisque son visage, totalement décomposé, exprimait
surtout le désarroi et la stupéfaction. Pas l’ombre de ce grand bonheur auquel
elle s’attendait.
– Qu’est-ce qui ne va pas, mon
chéri ? Y a-t-il une autre femme dans ta vie ? s’inquiéta-t-elle. Je
m’étais imaginée te voir sauter au plafond en apprenant cette extraordinaire
nouvelle.
– Non, non, répondit-il, le visage blême
et l’air complètement hagard et désespéré, tout va bien… Je ne sais comment
remercier… le Ciel pour ce… pour ce merveilleux… cadeau.
Il ne pouvait tout de même pas lui avouer
l’avoir crue morte sans raconter l’incident et confesser ainsi sa faute.
– Tu es heureux, n’est-ce pas, mon
amour ? À partir d’aujourd’hui, notre vie va être totalement changée.
D’ailleurs, Jean-Pierre m’a dit que ce n’est plus nécessaire de te…
rationner, le bébé est bien accroché. Je peux me laisser aller dans tes bras
sans restriction aucune.
– En effet, réussit à articuler Frantz
péniblement, tu ne saurais mieux dire ; la vie va totalement chan-
ger !
Ces derniers mots franchirent le seuil de
ses lèvres dans un souffle ayant le goût âcre du désespoir.
Frantz, tu es vraiment heureux ?
S’inquiéta-t-elle, sentant le manque d’entrain de son mari.
Frantz se força à sourire et ne réussit
qu’à esquis- ser une affreuse grimace. Néanmoins, Mickaëlle toute à sa joie
s’en contenta.
– Oui, ma chérie, je suis heureux…très
heureux., dit-il, en se demandant angoissé qui étaient ces gens qui occupaient
cette Pathfinder ressemblant si étran- gement à celle de Jean-Pierre. Ces
innocents de “tout” dont il avait causé la mort.
– Viens, nous allons fêter ça au
champagne, reprit Mickaëlle en tirant Frantz gaiement par la main qu’elle sentit
glacée, mais attribua ce fait à l’émotion.
Frantz sortit de la pièce et suivit sa
femme en traînant les pieds, avec cette désagréable sensation que ceux-ci
étaient accrochés à un boulet qui les alourdissait et les retenait presque
prisonniers.
Et il lui sembla entendre la radio et le
téléphone ricaner à ses oreilles. Un rire qui faisait mal, très mal !
© Margaret Papillon
Port-au-Prince, novembre 1995
nouvelle parue in « Terre Sauvage », nouvelles, 1998,