par Natacha Clergé

Vendredi 8 mars 2019 ((rezonodwes.com))– Les femmes haïtiennes commémorent le 8 mars – Journée internationale des femmes – dans un contexte où « l’état urgence économique » est décrété « sur toute l’étendue du territoire ».

Cette mesure est entrée en vigueur via une résolution adoptée en conseil des ministres le 5 février dernier. Le parlement n’a pas contestée la décision du gouvernement dans sa légalité. De plus, le jeu vaut la chandelle dans la mesure où tous les indices laissent penser que les conditions de vie des femmes ont dégradé ces trois dernières années. La féminisation de la pauvreté et les violences de genre se sont aggravées. Il est, malheureusement, difficile d’étayer ces affirmations par des statistiques récentes. Car, les enquêtes les plus crédibles qui renseignent sur les conditions de vie des femmes datent de sept ou douze ans. Cependant, la crise socio-politique qui sévit en ce moment forme un terreau fertile à toute sorte de violations des droits des femmes et au durcissement des inégalités de genre.

Il
faut souligner que la féminisation de la pauvreté, les violences de genre sont des
urgences. Fait éloquent, le président de la Sierra Leone, Julius Maada Bio, a
décrété l’urgence nationale contre le viol et les autres formes d’agressions
sexuelles le 7 février dernier. Il a pris cette décision face à l’augmentation
des cas de violences sexuelles et domestiques dans son pays ces trois dernières
années. 12 029 cas de violence ont été reportés en 2017, 11 362 en 2016 et 10
544 en 2015, rapporte un article  de CNN.
La décision du président Bio a été applaudie par les activistes de son pays et
largement visibilisée à travers la presse internationale.

Il
est difficile d’imaginer un chef d’Etat haïtien déclarer l’état d’urgence pour
des questions qui concernent les femmes. Ça semble hors du champ des possibles.
Alors qu’Haïti a une tradition de lutte féministe, longue, solide et colorée.
Sans oublier que c’est le travail et la puissance créatrice des femmes
(notamment celles des classes pauvres) qui maintiennent cette société en vie. En
ce qui concerne précisément le président Jovenel Moïse, il se désintéresse   des aspirations et du sort des femmes. Sa politique
en matière d’égalité femmes-hommes se résume à la stricte féminisation du
vocabulaire (notamment quand il en appelle à l’esprit de sacrifice des fils et
filles d’Haïti en temps de crise).

Le
Premier ministre Jean Henry Céant est tout aussi insensible aux discriminations
et inégalités contre les femmes. Alors qu’il a été élevé par une mère cheffe de
famille. Il a fait la confidence lors de l’énoncé de sa politique générale au
parlement en septembre 2018, alors qu’il était interrogé par la sénatrice du
Nord, Dieudonne Luma Etienne. À noter que les femmes cheffes de famille sont la
figure emblématique de la domination masculine et/ou des discriminations en
Haïti.

Si
l’état d’urgence économique se justifie au regard des conditions de vie des
femmes, il n’est pas certain que les mesures y relatives porteront les fruits
escomptés. En tout cas, dans sa résolution, le gouvernement prévoit d’appliquer
six mesures. D’autres sont venus s’ajouter, suite aux récentes protestations
populaires. Ainsi, un nouveau document a été publié sur le compte twitter du Premier
ministre. Pour ma part, je ne pense pas que les deux documents se valent (mais
c’est un autre débat). Le plus important, à travers les deux documents, le
gouvernement entend lutter contre la vie chère en cassant les prix des produits
de première nécessité.

La
lutte contre la vie chère est au cœur des revendications populaires depuis
plusieurs décennies. Et, cette problématique concerne les femmes de façon
privilégiée. En effet, 53 % des familles en Haïti sont dirigées par des femmes
et comptent parmi les plus pauvres. Même lorsqu’il y a une présence masculine au
sein des familles, ce sont les femmes qui s’occupent de la gestion de la vie
quotidienne. Ce sont donc elles qui composent au quotidien avec la hausse des
prix des produits de première nécessité. Sans oublier le stress mental et
émotionnel que cela génère. Comme la culpabilité de ne pas pouvoir subvenir aux
besoins de sa famille. Ce sentiment peut être d’autant virulent que le mythe
des femmes « poto-mitan » est très présent dans notre société. 

Certes, des millions hommes haïtiens sont touchés par la
vie chère. Ils crèvent de faim et 
souffrent également de ne pas pouvoir s’occuper de leur famille
dignement. Occulter ce fait, serait cruel. Cependant, les hommes peuvent se
soustraire de leur responsabilité pour un temps ou définitivement
(l’irresponsabilité paternelle est quand même un phénomène répandu. Elle est décriée
par  les femmes, mais toléré par le
système judiciaire). Tandis que pour les femmes, cette issue n’existe pas. Les
femmes ne partent pas. Même à travers la migration, elles restent soudées aux
familles. Ainsi, le gouvernement ne peut adresser efficacement la problématique
de la baisse des produits de première nécessité (voire de la vie chère en
général) sans placer les femmes au cœur du processus et impliquer activement le
Ministère à la condition féminine et aux droits des femmes qui est
l’institution nationale en charge des politiques de promotion des droits des
femmes. 

Par ailleurs, en utilisant la notion « produits de première
nécessité » dans sa résolution, le gouvernement Moise/Céant se comporte
comme s’il existait un consensus autour de cette notion. Alors que celle-ci
varie d’un pays à l’autre et évolue sous la pression des réformes économiques
et sociales. Mais aussi grâce au plaidoyer des activistes, dont les féministes.
Par exemple, dans certains pays, comme l’Inde, la Belgique ou l’Australie, les
tampons et les serviettes hygiéniques sont classifiés produits de première
nécessité. L’Etat ne prélève pas la taxe sur la valeur ajoutée. Ces produits
sont donc plus accessibles pour les femmes, notamment les plus pauvres. Tandis
qu’ici en Haïti les serviettes hygiéniques coutent minimalement 100 gourdes. Soit
environ la moitié du salaire journalier d’une ouvrière des industries
d’assemblage. Intégrer les serviettes hygiéniques dans la liste des produits de
première nécessité ne fait pas partie de l’agenda du gouvernement. La question
ne fait même pas débat.

Enfin,
si le gouvernement parle de produits de première nécessité dans sa résolution,
le son de cloche est différent au sein la Coordination nationale de la Sécurité
alimentaire (CNSA). Ce utilise plutôt le terme « panier alimentaire ».
Ce qui exclut donc les produits d’hygiène, notamment les serviettes hygiéniques
et les tampons. Il faut noter que ce panier alimentaire, tel qu’établi par la
CNSA, comporte les produits suivants : le riz, le maïs, les haricots,
l’huile de cuisson, la farine de blé, le sucre. Ce panier alimentaire est en
somme très pauvre sur le plan nutritionnel. Il ne fait nullement honneur aux
pratiques alimentaires et nutritionnelles que nos grand-mères, nos arrière-grands-mères
ont développé au fil des ans, qui mélangent souci du bien-être familial,
recherche du bon goût, créativité et résistance. Car il faut bien avoir à
l’esprit que la CNSA en tant qu’institution publique ne fait pas que codifier
les pratiques alimentaires. Il les encadre, les définit et les fait exister
aussi. Sa mission n’est-elle de promouvoir la sécurité alimentaire en Haïti?

En
somme, nous avons un président, un Premier ministre et des institutions
publiques qui refusent d’affronter la véritable urgence que sont les
discriminations contre les femmes. 

                                                                                                                      Natacha
Clergé