Dr Arnousse Beaulière, Economiste, Analyste politique, Ecrivain
Auteur notamment de Haïti : Changer d’ère (L’Harmattan, 2016)

Vendredi 1er mars 2019 ((rezonodwes.com))– Alors que le pays
traverse l’une des périodes les plus douloureuses de son histoire, la comédie
du pouvoir bat son plein. Un spectacle de très mauvais goût qui ne fait plus
rire personne.

Lors de son « adresse à la Nation », le jeudi 14 février 2019, le président Jovenel Moïse a laissé entendre que le pays avait déjà connu plusieurs gouvernements de transition et que cela avait abouti à un « paquet de catastrophes et de désordres ». Ironie de l’histoire, c’est ce même Jovenel Moïse, présenté très tôt par le politologue Frédéric Thomas comme une « catastrophe pour Haïti » (1), qui a été pourtant placé au pouvoir à la suite d’une élection plus que douteuse organisée et financée par un gouvernement de transition.

Lequel, dirigé par le couple Privert/Jean-Charles, avait validé cette mascarade électorale orchestrée par le Conseil électoral provisoire (CEP) croupion de Léopold Berlanger et l’International. Ce en dépit des fraudes et irrégularités massives mises en évidence par la Commission indépendante d’évaluation et de vérification électorale (CIEVE) présidée par François Benoît. Deux ans plus tard, on mesure bien l’ampleur de la catastrophe annoncée.

Dans son allocution, Jovenel Moïse, totalement dépassé par les évènements, est parti en guerre contre ses adversaires politiques, n’hésitant pas à les assimiler à des gangs armés et des trafiquants de drogue. En jetant ainsi de l’huile sur le feu, il a indiscutablement commis une faute politique majeure. En effet, en ces temps explosifs, avec des manifestations à répétition réprimées dans le sang, on n’attend pas du chef de l’Etat un discours belliqueux mais plutôt des paroles d’apaisement.

Comment peut-il s’ingénier à souffler sur la braise à ce point et oser appeler, en même temps, ses opposants au dialogue ? Sa fameuse « Commission de facilitation du dialogue national inter-haïtien » ressemble fort à un nouveau stratagème visant à reprendre la main en poussant le Premier ministre, Jean-Henry Céant, à la sortie, d’une part, et à donner des gages à ses protecteurs du Core Group sur une sortie de crise possible, d’autre part. Bref, de l’enfumage à tous les étages par un pompier-pyromane ! 

Quant au Premier
ministre, taclé une énième fois par le président lors de son discours, il est sorti
de son silence, en faisant preuve d’une parfaite maîtrise de sa communication.
Sans doute était-il mieux conseillé que son « chef ». Au lieu de
cogner sur les membres de l’opposition – dont il est issu d’ailleurs –, en
homme politique expérimenté, tout en invitant à un dialogue franc et sincère
dans un style assez modéré, il a tenté d’esquisser des pistes de solutions à
cette crise protéiforme qui frappe le pays depuis des lustres. Le problème,
c’est qu’il sait pertinemment qu’elles n’aboutiront à rien dans le
contexte actuel !

En vérité, l’objectif
de ces deux acteurs n’était nullement d’apporter des solutions pertinentes et
pérennes aux profonds problèmes socio-économiques qui minent la vie des Haïtiens.
Il s’agissait surtout pour eux de se lancer dans une véritable bataille de
communication politique, c’est-à-dire dans une « mise en scène de la
politique, sous le regard des médias » (2), pour la conservation du
pouvoir.

En effet, c’est un
secret de polichinelle, les deux hommes sont loin de filer le parfait amour, ce
que le Premier ministre a d’ailleurs reconnu devant la presse en admettant qu’il
y avait un malaise entre la Primature et la Présidence. Un malaise qui s’explique
largement par le fait qu’ils n’ont pas du tout le même agenda politique. Les
antagonismes, étalés publiquement, en sont une parfaite illustration. Ils sont
tels que les deux protagonistes n’arrivent plus à s’entendre sur la voie à
suivre pour sortir le pays de l’ornière. D’où leur impuissance notoire à
relever le défi sociopolitique et économique.  

Dans un tel contexte,
ils n’ont pas d’autre choix que de mettre fin à cette piètre comédie politique en
démissionnant pour permettre aux forces vives de la nation, tant à l’intérieur
qu’à l’extérieur, de trouver un modus
operandi
en vue de redresser durablement le pays.

  1. Frédéric THOMAS, « L’élection de Jovenel Moise, une ‘‘catastrophe’’ pour Haïti », Libération, 29 novembre 2016.
  2. Philippe RIUTORT, Sociologie de la communication politique, Paris, La Découverte, coll. « Repères », 2007, p. 12.